Charles Gardou est professeur à l'université
Lyon II, fondateur avec Julia Kristéva du Conseil
National du Handicap.
Il était hier soir à la la librairie
Dialogues à Brest pour présenter son ouvrage : "Fragments
sur le handicap et la vulnérabilité, pour une révolution de la pensée
et de l'action". Charles Gardou répondait à l'invitation
du collectif des
Associations des personnes handicapées du Finistère.
Le handicap est une question qui n'a pas beaucoup intéressé
l'université jusqu'à présent. Dans ce livre, j'essaie
de montrer que globalement la question du handicap dans notre pays est
un problème de culture et non pas un problème de moyens.
Ce qui fait lien c'est d'abord la vulnérabilité essentielle
qui nous fonde. Les formes de la vulnérabilité sont multiples
et le handicap est une sorte de vulnérabilité parmi les
autres. Nous avons trop souvent dans notre société une
frénésie de la toute puissance, de la performance et de
la maîtrise (maîtrise sur le temps, la météo,
l'âge biologique...) qui nous amène trop souvent à
disqualifier les personnes fragiles.
Nous sommes emprisonnés par la norme : on parle d'anormaux
et d'anormalité. A partir de cette norme se développent
beaucoup de préjugés qui pèsent sur les relations
et la société dans son ensemble. Nous avons également
une difficulté à laisser la parole à ceux qui sont
en situation de handicap. Il faut redonner la parole à ceux qui
ont construit une histoire de vie avec le handicap et qui peuvent témoigner
sur leurs différents parcours .
Les personnes vulnérables parce qu'en situation de handicap sont
sur un seuil, jamais tout à fait dehors et jamais tout à
fait dedans. On les veut bien à l'école mais il faut des
lois... On les veut bien au travail mais il faut des quotas...
L'expérience du traumatisme amène les parents à
reconsidérer la vie dans son ensemble. Il y a un écart
entre eux et les autres. Les expériences étant difficilement
communicables, le sentiment de solitude est partagé par les parents.
Les frères et soeurs sont souvent également entourés
de non dit. Les métiers de la réparation : médecins,
rééducateurs ...doivent être également soutenus.
La question des droits de la personne handicapée est posée
. Ces droits sont reconnus mais ne peuvent pas être dûment
exercés. J'aborde la question non pas par l'étiologie
mais par ce qui compose la vie humaine : le droit au travail, à
la sexualité, à l'affectivité...est-ce que ces
droits sont aujourd'hui reconnus ? Que faut-il mettre en place pour
qu'ils le soient ?
Où en est-on à l'école par exemple ? on veut bien
les élèves à l'école maternelle mais dès
l'élémentaire il y a des réticences. Nous sommes
dans une culture des blocs et de catégories qui est très
uniformisante : on dit "les sourds" , "les trisomiques"
"les aveugles"...Nous sommes dans une logique de la place
préétablie et non dans la logique de la trajectoire. La
logique de la catégorisation est une logique d'exclusion.
Cette tendance culturelle à la classification et à la
catégorisation manque de singularité et de finesse.
A travers le conseil du handicap, nous tentons de sortir le thème
du handicap de l'insularité dans lequel il est tenu. Une société
montre son évolution à travers la place qu'elle fait à
la vulnérabilité.
Echanges avec la salle :
Sur les nouveaux textes et la loi du 11 février 2005:
Les principes qui l'orientent sont consensuels. Il y a quelques termes
qui indiquent des évolutions positives : compensation, augmentation
des ressources...et l'on peut s'en réjouir. On peut se réjouir
également de l'accent porté sur l'école. Si les
décrets attendus donnent force et chair à cette loi elle
va faire évoluer les choses dans le bon sens..
Ce que l'on peut craindre c'est l'impréparation des professionnels
: les écoles ne sont pas prêtes et il y a un manque de
volontarisme. On ne change pas une société par exhortation
ou sur la base de principes. Ce que l'on peut redouter c'est l'énoncé
de principes et le non passage à l'acte.
L'école de la République est en tension entre un mouvement
qui refuse l'inclusion et un autre qui affirme les principes de la prise
en compte des différences. Il y a en permanence des exigences
contradictoires.
Pour ne pas désespérer il faut se demander sur quels
leviers on peut intervenir :
1. l'éducation la plus précoce possible à
la différence. La précocité éducative
est un levier essentiel.
2. On ne peut tolérer une école qui se ferme et il
faut également travailler sur les cultures professionnelles.
Si on veut changer la culture il faut agir sur les cultures professionnelles.
3. La formation des professionnels : les besoins de formation sont
importants.
Question de la salle sur le terme de "situation de handicap"
:
Les mots portent une philosophie : lorsque l'on parle de "handicapé"
on signifie que le handicap est une nature. On désigne la personne
par son défaut et les handicapés sont perçus comme
des personnes indignes.
Si l'on dit "les personnes handicapées" c'est la même
chose. J'aime le terme de " situation de handicap" parce qu'il
indique que la déficience peut conduire à une situation
de handicap mais que rien n'est fixé. C'est une expression juste
qui nous demande d'agir. C'est un défi social : le défi
de la société est d'agir sur la situation et sur les liens
entre la situation de la personne et le contexte dans lequel cette personne
évolue.
On est humain à partir d'une filiation : la situation de handicap
est reconnue dès lors que la déficience est reconnue.
La matrice de la formation :
Nous avons fait une proposition pour que l'on crée un institut
qui serait chargé de diffuser les innovations. Cet institut permettrait
de :
- travailler sur les représentations que l'on se fait du handicap.
Il y a un travail sur soi à faire. Lorsque l'on supporte mal
l'autre c'est que l'on est mal avec soi-même et que l'on a peur
de soi.
- améliorer la connaissance sur le handicap. Il est important
de connaître l'étiologie des principaux handicaps et d'informer.
- améliorer la connaissances des pédagogies adaptées
aux besoins spécifiques.
Il y a quinze mille enfants aujourd'hui qui ne reçoivent pas
de scolarisation dans notre pays. Les SESSAD, les différents
appuis techniques et l'éducation nationale doivent permettre
d'imaginer et de rendre possibles des parcours personnalisés
pour tous les enfants.
Notre société vit un malaise, le malaise d'une absence
de lien, la difficulté de faire communauté. Traiter le
thème du handicap c'est revenir au centre même de la société,
sachant que ce qui bénéficie aux personnes vulnérables
est un progrès pour l'ensemble des citoyens. Ce qui fait lien
est la prise en compte de la fragilité humaine.
La mutation anthropologique qui s'annonce dans le domaine du handicap
aura des conséquences bien au-delà. On sortira de l'ornière
dans laquelle nous sommes en remettant au centre ces formes de vulnérabilité
et non en les laissant sur le seuil.
Prises de notes : Th B
Dessins de bas de page : Marie Le Bihan
Quelques ressources sur le net
Charles
Gardou: Situations de handicap : aménagements des concepts ou ruptures
? (Handica.com)
«
On tuera tous les affreux ! » (Travail Social.com)
Education
et rejet ne peuvent aller de pair (Cyberdevoir.com)
L'image
de soi Incidence de la visibilité du handicap dans la relation à autrui
et aux groupes (Site de JL Simon)
L'intégration
scolaire des enfants handicapés au seuil d'une nouvelle phase. Ou comment
passer des intentions aux actes (Sur ce site)