| Le texte ci-dessous présente la conférence
qui s'est tenue le 9 novembre à la faculté Victor Ségalen
(Brest) Il est reproduit avec l'autorisation de leurs auteurs . Un grand merci à eux. |
INEGALITES SOCIALES -
INEGALITES SCOLAIRES
Le temps des collégiens : entre ségrégations, médiations,
tensions.
Pour qui s'efforce de mieux comprendre la «refondation néolibérale» de l'Ecole qui avance pas à pas, la manière dont les inégalités sociales en arrivent aujourd'hui à être «intégrées» dans le système scolaire lui-même, il n'est guère possible de faire confiance au «débat» actuel qui entrave au contraire la lisibilité des enjeux en tendant à ne considérer que des acteurs collectifs. Qu'il s'agisse de l'« élève » (que l'on voudrait désormais «acteur de son parcours scolaire»), des «parents», ou encore des « enseignants»... force est de constater qu'il n'est guère apporté de véritables précisions les concernant.
Au regard d'un contexte sociétal marqué par le triomphe, aussi bien médiatique que politique, du discours libéral, notre démarche consiste à interroger les principales traductions scolaires du désengagement de l'Etat durant ces dernières décennies; parmi lesquelles figure en bonne place l'accroissement des connexions entre l 'Ecole et cette autre instance de production et de reproduction des inégalités sociales que représente la Famille.
Et l'on voit mieux alors que l'élève «en tant que tel» n'existe pas. Que ce qui existe en fait, ce sont des élèves qui ont ou qui n 'ont pas des parents dont les conditions d'existence, la nature et le volume des capitaux possédés (culturel, économique, social, symbolique, informationnel, temps «libre ou libéré»), leur permettent de se constituer en parents d’élèves professionnels. Et nous mettrons plus particulièrement l'accent sur ce temps «libre ou libéré» qui permet «de mieux orienter le jeu (scolaire) à son avantage, sans être pour autant maître du jeu» et qui constitue de fait, sous condition toutefois d'une dotation suffisante dans les autres espèces de capitaux, un formidable atout maître en matière de création familiale de la différence scolaire: le temps, comme activité (et on retrouve à nouveau N. Elias), est cet auxiliaire précieux qui permet d’être informé au mieux, tout à la fois sur le fonctionnement de la relation éducative et sur les variations de la bourse scolaire, et d'optimiser la traduction de ce savoir en savoir-faire éducatif et consumériste.
Cela étant., les élèves ont une réalité impossible à ignorer : ce sont eux qui s'approprient les savoirs enseignés, en se constituant comme sujets sociaux plus ou moins réflexifs, et personne ne peut effectuer ce travail spécifique à leur place. Et il n'est pas non plus possible de les considérer comme de simples réceptacles de la socialisation. Il existe des "réussites paradoxales", comme il existe aussi des élèves en « naufrage scolaire» alors que leurs parents occupent pourtant une position privilégiée dans l'espace social et possèdent à un haut degré le sens du placement scolaire...
Ceci oblige à ouvrir l'analyse, tout en pratiquant la surcontextualisation (qui consiste à montrer tout ce que les situations sociales ont de singulier), pour en arriver à une compréhension satisfaisante de l'« intimité subjective» de ces élèves, au plus près de leur histoire, au plus près de leur rapport (à la fois singulier et social) à 1'apprendre (qui revêt une dimension temporelle incontournable, tout en étant également ensemble de significations et espace d'activités), au plus près de «ce qu’ils font de leur temps. » à l'école et en dehors de l'école, au plus près du sens qu’ils trouvent à aller en classe et à y apprendre des choses, au plus près des tensions qui les habitent (à l'origine de phénomènes violents, dès lors qu'ils en deviennent «trop énervés » - et pas uniquement en ZEP -), au plus près des effets scolaires que produit le social.
Nous ne pourrons guère nous lancer ici dans de longs développements. Mais nous aurons au moins la possibilité de présenter les principaux résultats d'une recherche effectuée dans deux collèges socialement contrastés (« centre ville» / ZEP) de l'agglomération nantaise, sélectionnés aussi pour la «vitrine» qu'ils ont « choisi» de montrer à l'extérieur, pour la manière spécifique dont ils s'inscrivent dans les nouveaux rapports de concurrence entre établissements. Une recherche menée à partir de « bilans médiations» (550) et d'entretiens complémentaires (70), qui a trait à la genèse du rapport au savoir, portant plus précisément sur la construction du métier de collégien, au regard des nouveaux processus ségrégatifs à l’œuvre au sein du système éducatif au regard également du développement de la sociabilité adolescente.
Y. CAREIL, Maître de conférences en sociologie à l'IUFM de Bretagne, E.S.COL
(Université de Paris VIII Seine Saint-Denis)
P. GUIBERT, Maître de conférences en sociologie à l'IUFM de Bretagne, CENS
(Université de Nantes).