Compétences et socioconstructivisme
Un cadre théorique

Philippe Jonnaert

de boeck . 2002

Réussissez-vous à distinguer clairement ce qui relève d'une compétence, d'une capacité, d'une qualification, d'un savoir-faire ?

Si ce n'est pas le cas l'ouvrage de Philippe Jonnaert vous sera très utile. Enseignant à l'Université du Québec, l'auteur replace la notion de compétence dans un ensemble plus large et analyse les relations entre compétence et socioconstructivisme.

Le premier chapitre propose une première clarification de la notion de compétence : - pour les linguistes, la compétence est un potentiel ("un savoir implicite composé d'un ensemble de règles qui offrent à un individu la possibilitéde générer pratiquement une infinité de productions langagières") que la performance actualise. - les psychologues du développement cognitif, quant à eux, s'intéressent aux écarts entre la compétence (ce qu'ils souhaitent observer) et la performance (ce qu'ils observent réellement). - pour les spécialistes des sciences du travail, la notion de qualification, longtemps référence unique, rejoint aujourd'hui celle de compétence. " La vision instrumentaliste de la qualification (avec des définitions a priori des "qualités" à observer chez un individu pour qu'il soit officiellement qualifié pour une tâche donnée) et la vision relativiste de la compétence (avec des définitions se référant autant à l'action qu'à la situation avec ses contingences qui rendent aléatoire toute définition aprioriste) marquent les deux pôles d'un courant de réflexion qui a cheminé de la notion de qualification vers celle de compétence." (p13)

Philippe Jonnaert montre la difficulté de transposer les modèles issus de la psychologie ou de la linguistique dans le champ de l'éducation. L'enseignant ne peut en effet se contenter d'expliquer les décalages, il doit intervenir dans la construction des connaissances et des compétences. L'auteur pointe également une autre difficulté : " Est-il possible de définir une compétence sans préciser comment elle s'actualisera en situation, c'est-à-dire sans nommer une performance ? " (p19) et montre l'intérêt de la notion de situation pour approcher les concepts de compétence et de performance, difficiles à dissocier en pédagogie : "La situation étant au coeur de l'action des élèves, compétence et performance s'y fondent en une seule notion" . Ce sont bien les situations qui doivent être pensées en lien avec les compétences/performances que l'on souhaite travailler, ces situations se modifiant sans cesse en fonction de l'activité des élèves.

Ph.Jonnaert reprend une définition de la compétence (De Terssac) en soulignant que cette notion acquiert aujourd'hui son autonomie dans les champs éducatif et pédagogique : "La compétence est tout ce qui est engagé par le sujet dans l'action et tout ce qui permet de rendre compte de l'organisation de l'action."

Pour acquérir cette indépendance, la notion de compétence a du se démarquer de l'approche comportementaliste anglo-saxonne qui réduisait la compétence à des conduites observables (en la confondant fréquemment avec la notion d'objectif) et intégrer les apports des sciences cognitives. "Les approches cognitivistes s'articulent entre elles pour proposer des compétences qui sont des mises en oeuvre de capacités et d'habiletés cognitives dans des situations." (p28) Ph Jonnaert insiste encore sur la notion de situation qui " oblige les spécialistes des sciences de l'éducation à rechercher des positions beaucoup plus relativistes, moins normatives et prescriptives, et moins aprioristes de l'approche par compétences des curricula d'études." et précise la définition donnée à la fin du premier chapitre en rappelant que la compétence est "orientée par une finalité qui la détermine et une situation qui la contextualise."

Dans le troisième chapitre, l'auteur clarifie les notions de capacité, d'habileté et de compétence. Il rapproche la notion de capacité de celle de schème opératoire, issue de la théorie piagétienne, et la définit comme une structure cognitive stabilisée, utilisable dans plusieurs situations différentes, et constitutive de la compétence. "Une capacité ne découvre sa pleine signification que lorsqu'elle est utilisée pour la mise en oeuvre d'une compétence" (p53)

La compétence est alors une mise en oeuvre efficace de ressources variées pour traiter une situation donnée. Elle est contextualisée dans une situation, tributaire de la représentation que le sujet se fait de la situation et prend en considération sa propre évaluation. Elle dépend également des capacités des élèves. "Capacités et compétences sont étroitement liées. Parce qu'elles sont ancrées dans des situations, les capacités apportent du sens aux capacités. De leur côté, les capacités constituent une des ressources essentielles pour permettre aux compétences d'aboutir à un traitement efficace et acceptable en situation. " (p54)

L'habileté est centrée quant à elle sur une tâche facilement identifiable. Elle comprend une action et le contenu disciplinaire sur lequel porte cette action. La compétence mobilise des capacités qui à leur tour activent une ou plusieurs habiletés à propos d'un savoir codifié.

Ph. Jonnaert précise que l'élément premier n'est pas la compétence mais bien la situation dans laquelle elle va oeuvrer. La situation devient alors l'élément-clé d'une approche par compétences. Ce qui implique qu'il est nécessaire de proposer aux élèves des situations à partir desquelles ils pourront construire du sens pour les apprentissages qu'ils développent. L'auteur rappelle que "ce travail de définition de situations intéressantes pour les apprentissages scolaires reste à réaliser, mais il est important." (p61)

Le dernier chapitre propose un cadre de référence socioconstructiviste pour les compétences. L'auteur, devant l'impossibilité d'articuler le modèle constructiviste, qui postule que l'élève construit lui-même ses connaissances, et le modèle ontologique dans lequel les connaissances sont transmises à l'individu, propose un modèle SCI dans lequel les dimensions constructiviste, interactive et sociale sont solidaires. En conclusion Ph Jonnaert revient une nouvelle fois au concept de situation : "c'est en situation que l'élève se construit, modifie ou réfute des connaissances situées et développe des compétences tout autant situées." (p76) ce qui implique une complexification du rôle de l'enseignant qui est amené à créer des situations permettant à ses élèves de construire des connaissances et de développer des compétences.

De nombreux tableaux et des résumés de chapitres contribuent également à la lisibilité de cet ouvrage qui devrait intéresser de nombreux enseignants et enseignants spécialisés .

TB

 

 

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