" La vie actuelle est impitoyable pour celui qui est incapable d'organiser son avenir "
Christian Alexandre :" Oser des projets" Les éditions de l'Atelier

"Donc l'homme se définit par son projet"
JP Sartre

 

Un concept nomade dans un réseau de paradoxes

Le projet, propre de l'homme ? Le projet est, d'un point de vue philosophique "tout ce par quoi l'homme tend à modifier le monde ou lui-même dans un sens donné " (Francis Danvers.1992) . Si l'on a souvent recours au pléonasme " projet d'avenir" sans doute est-ce parce que les aspects liés au temps sont généralement recouverts et en partie écrasés par les aspects techniques liés à la mise en oeuvre.

Or le projet est avant tout anticipation, c'est une "action en puissance présente à la conscience par anticipation " (R.Lafon. 1973). Le postulat est qu'un élève qui aura défini pour lui-même un projet arrivera à mobiliser des moyens ( connaissances, savoirs-faire, ...) pour mener une action à son terme avec succès.
Dans le meilleur des cas le projet est internalisé : l'élève sait où il souhaite arriver et mobilise son énergie pour atteindre un but explicite. Si le projet est externe à l'élève (prescrit), les chances que celui-ci le "fasse sien" diminuent.
J Dewey estimait à ce propos que préparer des jeunes à un futur est mensonge et aliénation, raison pour laquelle il créa la pédagogie de projet.

On peut déjà relever deux dérives possibles, décrites par JP Boutinet dans un ouvrage de référence sur le sujet.
L'injonction paradoxale : " Il faut avoir des projets " , les élèves sont placés dans une situation dans laquelle le projet est à la fois valorisé et prescrit et qui les renvoie à leurs responsabilités : à eux de formuler un désir, alors même que la réalité et les moyens dont ils disposent empêchent toute réalisation .

La deuxième dérive consiste à différer constamment le but et à maintenir les élèves dans un futur qui s'éloigne à mesure qu'ils tentent de s'en approcher. Le projet pour "faire passer" le présent, pour faire en quelque sorte faire avaler la pilule amère de la réalité en l'enrobant du sucre de la perspective.
" Finalement, en deux décennies, à l'universalisme mortifère du structuralisme semble s'être substitué le singularisme non moins mortifère de l'individualisme projectif." ( JP Boutinet )

Nous devons donc être vigilants face à cette notion qui a pris une place centrale dans le monde de l'école et plus encore dans le domaine de l'enseignement spécialisé en la soumettant à plusieurs éclairages.
" Le projet serait donc destiné à osciller entre d'un côté une logique de l'acteur et de l'oeuvre qu'il accomplit, de l'autre une logique de l'action et de la pratique qui la mémorise partiellement." (JP Boutinet )

Les définitions que l'on peut trouver ne peuvent évidemment pas rendre compte de manière univoque de la notion, il s'agit simplement ici de " l'arrimer à quelques repères" ( Richard Etienne )

" ... il n'y a de projet qu'à travers une matérialisation de l'intention, qui en se réalisant cesse d'exister comme telle." ( JP Boutinet ) . On retrouve là la tension entre deux discours : le pojet est à la fois nécessaire, plus que celà, indispensable, mais il est, dans le même temps, impossible puisqu'il disparait à mesure qu'il se réalise.

Pour les élèves qui "déclinent les activités scolaires sur le mode de l'évidence" le projet peut n'être qu'à peine formulé : l'éventail des possibles étant très ouvert le choix (formulé ou non) est large. Le travail d'élève consistera alors à actualiser des dispositions qui pour une grande part ne dépendent pas de l'élève lui-même.

Pour les autres, pour lesquels l'éventail est moins ouvert, l'injonction est d'avoir un projet "réaliste" c'est-à-dire que demande (implicite) leur est faite d'adapter les ambitions aux compétences qu'eux-mêmes s'attribuent ou que l'école leur reconnait. A eux ensuite d'investir les propositions qui leur sont faites et de s'en accomoder en les adaptant aux contraintes des situations et de l'environnement.

La possibilité du projet tient à sa coïncidence avec le sujet. Avoir un projet " c'est incorporer par un coup de force une logique personnelle dans un cadre contraint par une logique extérieure" (Christian Alexandre) Ainsi accepter les projets à la condition qu'ils soient réalistes et ne dépassent pas les capacités reconnues c'est prendre le risque (et l'assumer) de décider à la place de l'autre et d'évacuer le sujet en le privant de la capacité de décider en connaissance de cause. Cette difficulté est au centre des pratiques de l'enseignement spécialisé.

" Les projets gagnent en humanité quand ils tiennent compte du fait que nous ne connaissons ni l'ampleur de nos capacités, ni l'étendue de nos limites."

On voit bien que la notion de projet peut faire partie de ces " allants-de-soi" qui ne sont que rarement interrogés tant l'a priori positif que l'on peut en avoir est important. Cette notion est pourtant située socialement et pédagogiquement. Le fait d'en laisser la responsabilité au sujet lui-même pourrait être également considérée comme une traduction de la sélection sophistiquée et silencieuse qui s'opère dans le champ scolaire. La difficulté réelle pour l'élève est donc de passer du projet subi au projet construit : pour celà il est nécessaire qu'il ait, sinon une maîtrise complète du processus, du moins une prise relative sur celui-ci.

T.B

 


Francis Danvers : " 700 mots-clefs pour l'éducation " PUL 1992. p 322
Jean-Pierre Boutinet : " Anthropologie du projet" 1996. PUF
Richard Etienne, Anne et René Baldy, Pierre Benedetto. Hachette éducation. 1992


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