Jacques Bernardin précise en introduction le
projet général de l'ouvrage : " L'ambition ici est
de proposer un changement de point de vue : suspendre la question des
méthodes et regarder ce qui se passe dans le concret de la classe,
s'attacher aux processus d'apprentissage. Comment les enfants
font-ils pour apprendre ?"
Les neuf chapitres de ce livre passionnant permettent d'approcher au
plus près la vie d'une classe de cycle 2 (CP), de mieux comprendre
ce que recouvre concrètement la notion de rapport au savoir dans
sa forme identitaire " quand savoir prend sens par rapport
à des attentes familiales, à des modèles identificatoires,
à l'avenir projeté, à l'image qu'on a de soi-même"
et sa forme épistémique :" sens lié
à la conception de l'apprentissage, à la nature de l'acte
d'apprendre et du fait de savoir"
Dans son travail de clarification et de dévoilement, l'auteur
fait appel à différents concepts issus de plusieurs champs
:
- de la psycholinguistique, et notamment des travaux d'Emilia Ferreiro
pour laquelle il est nécessaire d'abandonner deux "mythes"
:" le mythe selon lequel l'acquisition de l'écrit commence
avec l'école (ce qui avait fait confondre les méthodes
d'enseignement avec les processus d'apprentissage) et le mythe "selon
lequel la transparence des principes
alphabétiques est telle qu'il suffit d'une explication adéquate
pour qu'ils soient saisis""
- de l'histoire, avec de nombreux aperçus sur la genèse
des systèmes d'écriture, l'évolution de ces systèmes
au grè des aléas politiques qu'a connu notre pays depuis
la conquête de la Gaule jusqu'à aujourd'hui.
- de la sociologie, avec d'une part un éclairage critique inspiré
des travaux de Pierre Bourdieu et Bernard Lahire invitant à réfléchir
sur les conditions du jeu scolaire tel qu'il se pratique et sur les
mécanismes de légitimation et de disqualification à
l'oeuvre dans le champ scolaire : " L'échec trouvant
ses racines en partie dans cette opacité des règles du
jeu scolaire, auxquelles les uns sont initiés dans le milieu
familial, mais qui demeurent problématiques pour les autres,
il est nécessaire d'avoir un souci constant d'éclaircissement,
à différents niveaux. Cela vaut pour les élèves,
mais gagne à s'élargir aux parents. Reconnaissance, complémentarité
et convergence démultiplient les effets de l'accompagnement.
"
d'autre part un éclairage issu d'une sociologie de l'expérience
scolaire, expérience définie non pas uniquement comme
"intériorisation des probalités objectives en
espérances subjectives" (Bourdieu) mais comme quelque
chose appartenant en propre à l'élève, mêlant
en permanence et en continu des éléments cognitifs et
identitaires. Cette expérience scolaire a trois composantes,
elle "propose des objets culturels, des expériences gratifiantes
par l'entremise de l'activité (la jubilation de réussir
étant d'autant plus importante que la tâche est difficile"),
des modéles d'identification donnant à voir des pratiques
sociales et un degré de maîtrise enviable, modèles
proches permettant à l'enfant de projeter d'autres dépassements
et de nouveaux défis"
- de la psychologie des apprentissages, avec la nécessité
d'ajouter à la clarté sur les règles scolaires
la clarté sur les buts des activités qui sont proposées
à l'école :" l'enfant est dans la clarté
cognitive s'il sait qu'il apprend, s'il sait ce qu'il apprend, pourquoi
il apprend et comment il l'apprend." Il est également
intéressant de rappeler, en s'appuyant sur les travaux de Vygotski,
que l'apprentissage précède le développement, ce
qui n'est pas sans conséquence dans le domaine pédagogique
:" Il est parfois utile de confronter les élèves
à des situations relativement éloignées de ce qu'ils
sont prêts à comprendre afin de déstabiliser profondément
leurs conceptions et de leur permettre d'accéder à d'autres
nivaeux de compréhension, à de nouvelles compétences"
L'entrée dans l'écrit amène les élèves
à relever des défis à la fois cognitifs et identitaires
: l'auteur écrit à ce propos que le CP " a un
rôle initiatique, qui permet de devenir grand, d'échapper
à la sphère "maternante" de la famille et "maternelle"
de l'école du même nom."
C'est précisément parce qu' "apprendre à
lire est dans une sphère nébuleuse tant au niveau des
objets sur lesquels il convient de porter l'attention qu'au niveau des
opérations intellectuelles à mettre en oeuvre"
que les efforts de clarté doivent également concerner
les familles. Jacques Bernardin rapporte de nombreux échanges
avec des parents qui témoignent d'attentes contrastées,
parfois de fatalisme, concernant l'école, même si "
l'appartenance sociale n'a jamais signé la réussite
ou l'échec". Ces échanges montrent surtout l'importance
du lien avec les familles et les répercussions positives que
peuvent avoir les réussites des élèves sur les
images parentales, répercussions encore majorées par le
travail d'explicitation de l'enseignant.
Aider les élèves à réussir
leur entrée dans le monde de l'écrit excède de
beaucoup l'enseignement de lettres ou de syllabes et enseignants et
parents, s'ils souhaitent autoriser, favoriser et accompagner cette
aventure sur le long terme, doivent renoncer à "une conception
réductrice de l'écrit, polarisant l'attention sur le système
alphabétique strict "
Ce sont les élèves qui apprennent, qui se constituent
eux-mêmes leurs "outils-ressources" , répondent
au final à un besoin que l'enseignant a su susciter et alimenter
: besoin de comprendre, besoin de connaître, besoin de se distraire.
Jacques Bernardin cite encore Pierre Bourdieu dénonçant
"l'éradication du besoin de lecture comme besoin d'information".
Cette approche anthopologique de l'apprentissage et
plus généralement du savoir s'appuie sur de nombreux échanges
transcrits, sur le recensement précis d'essais et d'erreurs d'élèves
tout au long d'une année scolaire, ainsi que sur des comptes
rendus détaillés des évolutions et difficultés
individuelles.
Ces élèves redécouvrent pour eux-mêmes l'histoire
de l'écrit , ses règles arbitraires et ses différents
usages (le chapitre 6 est consacré à l'écrit dans
son sens le plus large en lien avec la technologie et la géométrie)
et "avec la progression du sentiment de maîtrise, la compétence
développe l'appétence"
Le travail de l'enseignant intègre les différentes
dimensions décrites : son rôle est de "faire en
sorte que l'approbation ne vienne pas - d'abord ni seulement - de l'enseignant,
mais essentiellement du sentiment de pertinence et d'opérationalité
face au problème à traiter. " et de concevoir
et mettre en place des situations permettant aux élèves
d'interroger la nature et les caractéristiques de la langue qu'ils
utilisent tous les jours.
"Cela invite à penser l'apprentissage
de la lecture moins comme addition, compilation de différents
éléments que comme synthèse singulière organisant
le rapport entre les différents "niveaux" : entre la
pensée qui pilote la recherche, élabore des hypothèses
et la matérialité de l'écrit où le lecteur
prend appui, à partir d'indices en interaction didactique avec
le processus d'inférence de sens."
Ce travail est exigeant pour l'enseignant mais également
pour les élèves qui doivent intégrer leurs nouvelles
découvertes dans un ensemble lui-même en train de se construire.
Jacques Bernardin insiste sur la notion d'activité dans laquelle
le but est bien identifié, et sur celle d'interaction entre les
élèves. Le groupe a une "fonction déterminante"
dans la mesure où il permet aux élèves de procéder
à des essais sur le matériau de la langue en étant
souvent sécurisés et parfois décontenancés,
de devenir selon la terminologie de l'auteur des "actifs-chercheurs"
et non des "passifs-récepteurs".
"Recréer les conditions poblématiques
qui ont historiquement présidé à l'avènement
du concept; ménager le temps de la prise de conscience de l'impasse
(permettre que s'élabore le but cognitif); faire la part du périmé
et du sanctionné dans l'interaction entre pairs; utiliser
le langage dans sa fonction cognitive (d'opérateur conceptuel
pour échanger, expliciter, argumenter, classer, catégoriser...)
: tout cela optimise les conditions cognitives pour que chacun réussisse."
Ce livre est à la fois la relation d'une année
de CP et une manière de synthèse de l'apprentissage de
l'écrit par des élèves de six ans, un livre de
commencements. En étant au plus près de l'activité
des élèves, de leurs réactions et des difficultés
qu'ils rencontrent, en situant son propos résolument ailleurs
que dans les vaines querelles idéologiques ou les leçons
univoques de pédagogie mais en intégrant tous les éléments
utiles à la compréhension de ce qui se joue effectivement
au coeur de l'activité, l'ouvrage de Jacques Bernardin constitue
un objet à la fois inhabituel et précieux pour ceux qui
souhaitent savoir comment se vit l'accès à la langue par
de jeunes élèves.
T.B