" Former des professionnels de l'organisation
de situations d'apprentissage, telle est sans doute la visée
centrale des programmes de formation des enseignants, de la maternelle
à l'université " peut-on lire au dos de l'ouvrage
collectif consacré à la professionnalisation des enseignants,
ouvrage destiné en premier lieu aux formateurs d'enseignants.
En 1994, douze chercheurs francophones dans le domaine des Sciences
de l'Education ont été conviés à réfléchir,lors
d'un symposium , sur les limites, les enjeux et les conditions du passage
du métier à la profession dans le domaine de l'Education
. Les différentes contributions ont été reprises
pour constituer au final un ouvrage très intéressant qui
éclaire les principaux aspects de la question et dégage
de nombreuses perspectives.
Les chercheurs ont le souci de délimiter
des champs de recherche en créant ou en adaptant des modèles
théoriques préexistants.
Marguerite Altet ( Université de Nantes ) propose au début
de l'ouvrage une revue de question ( " Les compétences
de l'enseignant-professionnel : entre savoirs, schèmes d'action
et adaptation, le savoir analyser ") et présente les
différentes typologies concernant les pratiques enseignantes.
Quatre modèles dominent : l'enseignant MAGISTER, l'enseignant
TECHNICIEN, l'enseignant INGENIEUR, et enfin l'enseignant PROFESSIONNEL,
PRATICIEN-REFLECHI, ce dernier étant " un professionnel
de l'articulation du processus enseignement-apprentissage en situation,
un professionnel de l'interaction des significations partagées.
" Ces différents modèles intégrent des savoirs,
des compétences et des schèmes d'action qui constituent
l'acte d'enseigner. L'action de l'enseignant en situation se déroule
dans un " temps synchronique " : il doit prendre constamment
de micro-décisions qui orientent et régulent son action.
M. Altet définit les différentes compétences et
savoirs de l'enseignant-professionnel , travail de définition
indispensable mais ardu tant il est difficile d'isoler les différents
éléments d'un enseignement nécessairement interactif.
Maurice Tardif et Clermont Gauthier (Université Laval) , après
avoir posé en préalable la question du sens : "
Voulons-nous vraiment que nos enfants soient élevés par
des experts, des professionnels ? Avons-nous besoin d'experts, de professionnels
pour former des êtres humains ? " ( pp 210-237 ) invitent
à adopter une position critique à propos des modèles
qui ne sont pas tant scientifiques que symboliques et sociaux. Il y
a, de fait, une distance qui ne peut être résorbée
entre l'enseignant sujet et l'enseignant objet d'études .
Mireille Cifali ( Université de Genève)
invite à travailler sur ce qui est trop souvent banni des actions
de formation : le sujet (" Démarche clinique, formation
et écriture " pp 120 -135 ) Le sujet a des affects,
une histoire, des attentes et des manques qui lui sont propres; ne pas
les prendre en compte fait courir le risque à la formation de
devenir inintelligible pour le formé et opaque pour le formateur.
" Le rapport au terrain et à l'action passe dès
lors par une série de compréhensions et d'acceptations,
donc par un apprentissage qui implique un travail intérieur.
Apprendre de ce qui surgit et ne pas le maîtriser par une rapide
explication, c'est accepter de se confronter à l'inconnu, faire
face à l'événement, préserver son étonnement
et consentir au risque d'un échec renouvelé. En posant
des questions sans vouloir à tout prix une réponse, nous
admettons notre ignorance en singularité humaine. " Afin
de mener ce travail sur soi, ce " travail incessant de lucidité
", de trouver la bonne distance avec ses affects et sa propre
implication dans la formation, Mireille Cifali préconise un travail
de parole et d'écriture. Ce travail est exigeant pour le formé
autant que pour le formateur : " Pour que cette parole émerge,
il est question de climat à créer, de respect à
construire, de capacité du formateur à nommer ce qui est
difficile, à ne pas jouer avec l'impuissance et la peur éprouvées.
" A ces conditions les difficultés peuvent se dire, les
pratiques devenir peu à peu visibles : on quitte la toute puissance
et le fantasme de maîtrise pour accompagner la trans-formation
de la personne. La nécessaire destabilisation des représentations
peut alors s'effectuer dans un cadre qui l'autorise, la favorise même
en donnant à chacun l'assurance de ne pas être jugé
ou disqualifié. Travail difficile et sans doute un peu inactuel
aujourd'hui où les actions de formation sont de plus en plus
mesurées à leurs résultats et non sur leurs intentions
. " Oser dire la faiblesse, s'engager dans une sincérité,
est-ce en effet bien raisonnable dans notre culture actuelle ? "
Cette formation à la lucidité s'enrichit
de perspectives critiques et cliniques : elle peut et doit également
travailler sur les représentations ( perspective psychosociologique
) et l'habitus ( perspective sociologique ) . Simone Baillauquès
( Rennes ) ( " Le travail des représentations dans la
formation des enseignants" pp 42-61 ) montre la complexité
du travail à engager dans ce domaine. " La réflexion
du praticien sur son travail qui implique une réflexion sur lui-même
est un engagement critique dans une auto-estimation. " Cet
engagement doit être accompagné car s'il a des limites
méthodologiques et déontologiques pour le chercheur ,
il pourrait ne pas en avoir pour le formé, qui retravaille pour
lui-même la " difficile dialectique des rapports entre
la personne et la profession , entre l'individu et le sujet social ...
"
Philippe Perrenoud quant à lui ( " Le
travail sur l'habitus dans la formation des enseignants ,analyse des
pratiques et prise de conscience" pp 182-207) montre comment
le travail sur l'habitus , défini comme un ensemble de schèmes,
c'est-à-dire de règles d'action que chacun possède
en propre et qui s'appliquent aux différentes situations rencontrées,
est indispensable si l'on souhaite former des praticiens réflexifs,
capables de revenir sur leurs actions pour les analyser et les modifier
le cas échéant. Philippe Perrenoud reconnaît que
la tâche est difficile pour les personnes: " Travailler
sur son habitus n'est pas confortable. C'est accepter d'être confronté
à la part de soi qu'on connaît le moins et qu'on n'aime
guère lorsqu'elle émerge . [...] ) . Pour permettre
cette prise de conscience des intentions , souvent masquées par
les routines, et pour rendre un peu plus visible l' "inconscient
pratique" contenu dans les différentes actions, le sociologue
genevois propose deux stratégies complémentaires : "1.
Transformer les conditions de leur pratique, pour induire une évolution
de leur habitus. 2. Favoriser la prise de conscience de leurs fonctionnements
et le passage de certaines actions sous le contrôle de connaissances
procédurales et de raison. " et dix dispositifs de formation
qu'il décrit dans la seconde moitié du chapitre : "
La pratique réflexive, l'échange sur les représentations
et les pratiques, l'observation mutuelle, la métacommunication
avec les élèves, l'écriture clinique, la vidéoformation,
l'entretien d'explicitation, l'histoire de vie, la simulation et les
jeux de rôles, l'expérimentation et l'expérience
"
Ces dispositifs intégrent à la fois les démarches
critiques, cliniques, et ont pour objectif de contribuer à l'élaboration
progressive d'une pratique réflexive chez les enseignants en
formation initiale ou continue. Il reste encore à se demander,
avec Philippe Perrenoud , si le fait de prendre conscience de ce que
l'on fait en situation contribue effectivement à changer nos
pratiques : " On voit les limites du changement : lorsque la
prise de conscience incline à devenir une autre personne, il
y a résistance et maintien du statu quo, dans l'inconfort
ou dans le refoulement, selon la capacité qu'on a, très
inégale, de supporter les contradictions et la dissonance cognitive.
"
On lira également avec beaucoup d'intérêt
les contributions de Nadine Faingold ( IUFM de Versailles, Centre
Cergy ) qui relate un entretien d'explicitation particulièrement
éclairant sur " la mise en mots des savoirs experts "
ainsi que le chapitre consacré aux " compétences
professionnelles privilégiées dans les stages et en vidéo-formation"
( Léopold Paquay et Marie-Cécile Wagner . Université
catholique de Louvain ) qui décrit plusieurs actions de stages
utilisant l'outil vidéo. " En fait, les technologies
nouvelles ( telles l'audio-visuel ou l'informatique ) placent les responsables
de formation devant des "obligations de choix" concernant
les investissements, les modèles pédagogiques et jusqu'aux
objectifs de l'enseignement ( Ferry, 1983 ) . Elles fonctionnent comme
des analyseurs particulièrement efficaces. "
Dans le dernier chapitre de cet ouvrage collectif,
intitulé " Fécondes incertitudes ou comment former
des enseignants avant d'avoir toutes les réponses ",
Philippe Perrenoud, Marguerite Altet, Evelyne Charlier et Léopold
Paquay font une relecture des différentes contributions et ajoutent
d'autres interrogations . Il demeure un flou conceptuel qui oblige les
chercheurs à des construits théoriques et à la
création de catégories différentes selon qu'ils
sont sociologues, didacticiens ou encore psychanalystes. Mais ces différentes
approches, si elles doivent être unifiées, sont néanmoins
indispensables si l'on souhaite, comme enseignant et a fortiori comme
formateur d'enseignants, aborder la complexité du métier
: "L'élaboration de dispositifs de formation est donc
fondée dans une large mesure sur des croyances et des idiosyncrasies,
aussi bien que des familiarités présumées avec
le métier, davantage que sur une analyse précise et partagée
de la réalité du métier d'enseignant et des ressources
cognitives et qu'il met en oeuvre. Il y a là un chantier majeur
à élargir. La complémentarité des approches
pédagogiques, psychologiques, sociologiques, psychanalytiques
et anthropologiques peut aider à l'investigation et à
la compréhension de processus complexes, tout en approfondissant
le questionnement. "
Que rajouter à cette petite note sinon qu'elle
rend compte de manière très insuffisante de l'intérêt
du livre et que l'ouvrage peut aider celles et ceux qui savent, comme
l'écrit Philippe Perrenoud, que " ce qui nous manque,
c'est sans doute le courage, et aussi une forme de vigilance, ce qu'on
appelle en anglais awareness, une disposition à rester
en alerte, à saisir toute occasion de comprendre un peu mieux
qui nous sommes. "
T.B