L'impossible
métier de pédagogue.
Francis Imbert
ESF
" Il propose aujourd'hui, avec
ce nouvel ouvrage, un véritable " traité de pédagogie",
réhabilitant magistralement le pédagogue, pour autant
qu'il soit conscient du statut des ses actes et entende l'interrogation
éthique fondatrice qui est au coeur de son métier "
peut-on lire sur la couverture du dernier ouvrage de Francis IMBERT,
agrégé de philosophie, docteur es lettres et Sciences
humaines, maître de conférences à l'IUFM de Créteil
et psychanalyste.
Parmi les ouvrages ayant trait à
la pédagogie, beaucoup vous tombent des mains, empesés
de prescriptif ou grands véhicules de petites orthodoxies qu'ils
sont ( ou l'inverse ) , certains, portant en eux une vision intéressante
sur un pan de la didactique ou un processus à l'oeuvre à
l'école, constituent des aides précieuses à la
compréhension, d'autres enfin, dont celui-ci, rares ( mais pas
plus chers que les premiers cités ) sont de vraies rencontres
et peuvent permettre de faire un petit bout de chemin dans l'entreprise
d'élucidation de ses propres pratiques, pour autant que celle-ci,
à un degré ou un autre, soit engagée.
Le titre, qui s'inspire du mot de Freud
sur les " trois professions impossibles - éduquer , soigner,
gouverner " , contribue à bien poser le problème
: comment fonder une pédagogie qui ne soit pas fabrication d'élèves-objets
mais émergence progressive d'élèves-sujets. "
Pour le pédagogue, recourir aux concepts philosophiques vise
à ne pas réduire son intervention aux modalités
d'une pratique [...] "
Dans le premier chapitre ( l'ouvrage en
compte trois ) Francis Imbert distingue praxis et poièsis. Les
relations, confrontations et dialogues que l'auteur ménage tout
au long du livre entre ces deux concepts, en convoquant de nombreux
auteurs parmi lesquels Platon et Aristote et plus près de nous
Castoriadis, Hannah Arendt ou encore Pierre Bourdieu, éclairent
le projet : " Il s'agit pour nous de réfléchir
aux conditions d'une praxis éducative-pédagogique qui
conserverait du sens de la praxis aritotélicienne de ne pas se
résumer à la pure et simple production de savoirs mais
de soutenir en classe l'avènement d'actes et de paroles dont
les enfants, dans des conditions données, fussent-ils élèves
de section maternelle, puissent se révéler les auteurs
à part entière. "
Francis Imbert analyse les relations entre
praxis et poièsis dans les sphères politiques et sociales
en conjuguant les approches philosophique et psychanalytique, sans éluder
la contradiction qui demeure dans cette opposition : " [...]
si les visées d'autonomie ne sauraient procéder du pur
et simple fabriquer, elles ne sauraient non plus résulter d'une
pure praxis. " " C'est pour pointer cette articulation
singulière de la praxis et de la poièsis que Casroriadis
élabore le concept d' "activité pratico-poiëtique
" . Il y a bien une production, mais cette production n'est autre
qu'une autoproduction, indéterminée, inachevée
et inachevable. "
" 1. Avec la praxis ou encore
avec l'action nous sortons du schéma fins-moyens ; un
schéma qui, par contre, se trouve au fondement de toute poièsis
- de toute fabrication.
2. La praxis échappe à
la relation agent-patient, propre à la poièsis,
elle concerne une relation entre sujets; relation à comprendre
comme interaction.
3. Cette relation entre sujets se caractérise
par l'imprévisibilité, la fragilité, l'infinitude.
Il en va tout autrement de la poièsis qui se développe
dans le cadre d'une prévisibilité, d'une détermination
ou encore d'une perspective d'achèvement.
4. La praxis vise l'autonomie des
personnes et des collectifs.
5 . La praxis est création
de nouveau.
Cette création de nouveau qui ne
peut advenir que dans l'événement de la rencontre constitue
une critique fondamentale du schéma moyens-fins qui tendrait
à s'imposer comme paradigme dominant et de la rationalisation
de l'action pédagogique qui par définition échappe
à la raison instrumentale. " La dissolution du schéma
moyens-fins caractérise au plus près toute action qui
vise à se dégager de l'emprise fabricatrice. " .
Francis Imbert s'inquiète du triomphe de la pente poiétique
dans le champ éducatif-pédagogique, cette pente est
d'autant plus accentuée que l'incertitude et la fragilité
de la praxis sont plus difficiles à " tenir " face
aux certitudes de la fabrication .
Mais renoncer au prévisible de la programmation et du programme
, passer d'un mode de relations agents-patients à une relation
entre sujets laissant une part à l'imprévu ne sont pas
choses faciles : il faut " oser improviser son rôle"
et " se défaire de son cercle enchanté d'images
" c'est-à-dire entrer dans une histoire sans fin . "
De là que tout engagement dans une praxis pédagogique
implique pour le pédagogue l'engagement corrélatif dans
une praxis de formation continue. "
L'auteur n'est pas partisan de l'idéologie
managériale qui entend rentabiliser les investissements en rationalisant
les pratiques. Pour autant Francis Imbert précise qu' "
il ne s'agit pas de refuser le travail d'élucidation des moyens
et des fins mais de reconnaître que dans le champ de l'action
cette élucidation laisse entière la question de ce qui
va se passer - s'ouvrir ou demeurer fermé - dans telle situation,
par essence, singulière et nouvelle. " Cette ouverture nécessite
que l'on s'autorise à accepter une certaine angoisse devant le
nouveau, l'inédit et l'imprévu. La pédagogie institutionnelle,
par ses dispositifs de médiation , par la place qu'elle entend
ménager à la parole et au sens, pourrait être une
aide pour qui souhaite s'engager dans cette voie.
" En l'absence de tout lieu de travail
collectif l'ouverture du sens tend inexorablement à se refermer,
à se laisser colmater par les sables des évidences, les
allant-de-soi des pratiques et des discours courants. Il importe enfin
que ces lectures plurielles soient présentées à
d'autres lecteurs - ce qui impliquent qu'elles soient publiées,
" réifiées pour ainsi dire en objet" - afin
qu'elles puissent enclencher de leur côté le désir
de poursuivre le travail, de relancer la récolte du sens.
"
Les quinze dernières pages de ce
livre nécessaire sont consacrées au groupe Balint qui
est un dispositif de formation et d'analyses de pratiques. La différence
de ces stages et séminaires par rapport à l'analyse "
classique " c'est " qu'il y a maintien d'une représentation-but
: analyser et régler des difficultés professionnelles.
" Ces séminaires ne sont pas le lieu d'analyses ou de thérapies
personnelles mais constituent le cadre pour une formation aux "
entretiens prolongés " . Ces entretiens doivent amener progressivement
le formateur à " prendre la mesure des dimensions imaginaires
et symboliques mobilisées dans le champ pédagogique-éducatif
[...] "pour que la parole émerge et avec elle la singularité
des sujets.
Cet ouvrage met la pédagogie à
une place que les différents modèles , didactiques, institutionnels
ou encore managériaux, ne laissent pas entrevoir : d'un faire
on passe à une auto-création, des fins aux commencements,
de la production à l'action définie comme une praxis.
Cette petite voix doit être donnée à entendre, cette
petite voie doit continuer d'être empruntée même
si, comme l'écrit Francis Imbert à la fin de son livre
: " Avancer que l'élève doive être reconnu
comme sujet engage que l'enseignant le soit à son tour Avec cette
conséquence que si l'élève doit disposer de temps
de parole, l'enseignant doit pouvoir bénéficier, au moins
lorsqu'il se trouve en difficulté face à telle situation
ou tel élève, d'un lieu où pourrait se parler et
sinon totalement se dénouer, tout au moins s'alléger,
son sentiment de ne rien comprendre et de ne rien pouvoir faire. La
corrélation entre ces deux exigences me paraît essentielle.
"
T.B