Les
Cahiers Pédagogiques consacre un numéro à l'enseignement
spécialisé et l'intégration en France.
Charles Gardou, qui avait déjà participé au numéro
de 1989 ("Handicapés à l'école : surmonter
la différence") présente le CRHES (Collectif de recherche
situations de handicap, éducation, sociétés")
et pose les questions auxquelles il faudra tenter de répondre,
de manière individuelle ou collective, dans le futur : "
Comment parvenir à travailler la pâte culturelle de
notre pays pour se dépétrer des différentes formes
d'obscurantisme : clichés, fausses croyances, stéréotypes,
représentations collectives figées, catégorisations,
peurs chimériques et autres habits de l'hétéronomie
? Comment se déprendre de tout ce qui continue à infiltrer
et distordre nos manières d'aborder le handicap et de considérer
ceux qui en sont victimes ?
Les différentes contributions de ce numéro tentent
de rendre compte de la réalité de l'intégration
scolaire aujourd'hui et plus largement de l'AIS : Hervé Benoît,
formateur au CNEFEI,
rappelle que l'on parle davantage aujourd'hui de situations de handicap
que de handicaps. Cette situation de handicap se définit comme
" la résultante des interactions entre les caractéristiques
singulières d'un élève et les contraintes de l'environnement
scolaire dans lequel il est immergé"
La notion de besoins spécifiques (traduite dans différents
textes de loi récents par "besoins particuliers") tend
à renvoyer au second plan le classique clivage entre le champ
de l'intégration et celui de l'adaptation. Pour Marie-Claire
Berthelomet, enseignante en institut de rééducation, "il
n'y a pas de pédagogie spécialisée, il y a une
pédagogie à inventer pour chaque enfant, et l'enseignant
ne peut procéder que par tatonnements, essais (et erreurs...),
pour trouver la situation où il réussira à faire
avancer l'élève sans le mettre en échec tout en
lui faisant prendre quelques risque"
Christophe Roiné, conseiller pédagogique
AIS, présente dans un texte clair et concis les trois paradoxes
de l'enseignement spécialisé :
- le paradoxe de la cause : le principe de causalité consiste
à justifier a posteriori de moindres performances en mettant
en avant le trouble ou la maladie : " Réduire un individu
avec ses paradoxes, ses divisions, ses incohérences, ses potentialités
et ses blocages à une "origine" est à mon sens
une erreur. Si on le considère comme déterminé
par une sorte de "carte d'identité" psychologique,
affective, physique...on le condamne à n'être que ce qu'il
doit devenir (théoriquement).",
- le paradoxe du sens ensuite, qui amène parfois à proposer
aux élèves en difficulté des situations simples
et répétitives qui perdent rapidement toute signification
pour eux :" Les mythes, les oeuvres littéraires et poétiques,
la musique et les arts plastiques, et même les sciences, dans
le rapport qu'elles entretiennent avec le réel, sont autant de
parcours possibles pour une interprétation de soi et des autres.",
- le paradoxe de la quiétude enfin , également redoutable,
amène à concevoir des situations suffisamment "contenantes"
pour des élèves que les blessures narcissiques et un passé
scolaire souvent douloureux rendent très sensibles à la
frustration. "Le travail consiste alors à proposer un
cadre de travail dans lequel l'élève ne vivrait plus les
erreurs comme des échecs mais comme partie constituante du processus
d'apprentissage, à réduire la crainte, le sentiment de
dévalorisation, en lui proposant des situations où il
peut exprimer ses compétences tout en prenant le risque calculé
de faire des erreurs. Vaste programme."
Etre enseignant spécialisé, écrit encore C.Roiné
" c'est être capable de maintenir vivantes les questions
qui alimentent ces paradoxes stimulants."
Ce travail exigeant réclame des compétences
professionnelles que seule une formation nécessaire et suffisante
en quantité et en qualité peut commencer de développer,
sachant qu'il s'agit pour chaque enseignant spécialisé
de réussir sa propre "révolution copernicienne".
Philippe Cormier, directeur de la formation AIS à l'IUFM de Nantes,
pense que la réforme de la formation ne résoud rien, qu'elle
contribue au contraire à restreindre l'autonomie des différents
pôles de formation et qu'il sera plus difficile de former des
professionnels de l'aide spécialisée. " En présence
d'élèves qui souffrent de granves difficultés ou
de handicaps, il devient nécessaire en effet de renverser l'approche
pédagogique ordinaire pour lui donner un caractère plus
"clinique" : travailler à partir des singularités
des élèves, de leur rapport à la réalité,
de leur façon d'aborder les apprentissages, de leur façon
propre d'être élèves, et construire une relation
pédagogique et des objectifs didactiques à partir de cette
approche . "
Cette approche clinique concerne les divers champs
de l'AIS. Ainsi que l'écrit Roland Depierre , professeur de philosophie
à l'IUFM de Nantes, à propos de l'action des RASED : "A
la logique de la connaissance, il faut ajouter une pratique de la reconnaissance."
Les enseignants spécialisés chargés des aides à
dominante pédagogique sont placés devant un dilemme :
" D'un côté, éviter la logique de ghetto,
suspendre toute pratique stugmatisante à l'égard des élèves
repérés comme élèves en difficulté
avérée, les maintenir dans la lignée du cursus
scolaire ordinaire. Dans cette perspective le cadre doit s'effacer,
devenir invisible, imperceptible ; certains pensent même qu'il
doit disparaître.
Mais d'un autre côté, nous devons avoir aussi le courage
d'affronter le paradoxe de ces élèves qui semblent "ne
pas entrer dans les apprentissages" alors qu'ils baignent dedans
depuis des années."
La définition d'un cadre (qui "confère statut
et définit des pouvoirs/devoirs) peut garantir la cohérence
du dispositif d'aide. A cet égard et s'il s'agit de "permettre
à tous les élèves de rester dans le cercle, malgré
les forces centrifuges qui les en écartent" les maîtres
E pourraient aussi utilement s'intituler "socio-pédagogues"
que "psycho-pédagogues". Les connaissances sociologiques
ainsi que la prise en compte de concepts de didactique peuvent enrichir
une approche nécessairement clinique et permettre de questionner
les "allant-de-soi" si fréquents dans le champ pédagogique.
Plusieurs contributions de ce numéro évoquent
la prise en compte de la complexité dans l'enseignement spécialisé.
Ignace Rak (IA IPR) plaide pour un enseignement exigeant de la technologie
dans les EGPA, rappelant au passage que l'adaptation est définie
dans les textes comme étant " l'aménagement des
situations, des supports, des rythmes d'apprentissage, l'ajustement
des méthodes pédagogiques et des approches didactiques,
la modification des contextes et des conditions où les apprentissages
sont proposés."
Pierre Martinet et Alain Peyronnet, enseignants spécialisés,
relatent les différents moments d'une recherche-action menée
dans le domaine scientifique avec des élèves de CLIS.
L'objectif est de "recourir à un environnement facilitateur,
c'est-à-dire mobilisateur, interactif et structurant" .
Outre un travail en continu sur les représentations initiales,
le travail s'est développé autour de trois axes :"
conceptualisation, expérimentation et argumentation."
On voit le bénéfice que des élèves peuvent
retirer de de type d'actions qui partent du complexe pour aller au simple.
"L'idée force est que pour agir sur des constructions
de réalité "primaire" (conceptions initiales),
il faut tenir compte de leur ancrage affectif."
Ce travail sur la complexité permet, comme le
rappelle J-C Pettier, professeur de philosophie à l'IUFM de Créteil,
de "travailler des situations complexes qui, comme telles, font
appel à l'intelligence de l'élève, nécessitant
des apprentissages simples qu'il s'agira de construire pour les affronter."
sans exclure d'autres approches, notamment celles relatives aux arts
plastiques. On lira avec intérêt le témoignage d'Elisabeth
Dubois à propos d'un atelier d'arts plastiques mené dans
un IME des Yvelines, atelier permettant à de jeunes gens souffrant
de déficience mentale d'exister et à des élèves
non lecteurs de trouver un nouveau moyen de communication :" Il
maîtrise alors le dessin comme une forme d'écriture pour
communiquer et se repérer."
Ce numéro nécessaire des Cahiers Pédagogiques
permet de dégager deux grands chantiers pour l'avenir de l'enseignement
spécialisé :
- le premier, et pour reprendre une formule de Charles Gardou, sera
de "désinsulariser le handicap" en oeuvrant
pour agir sur les mentalités, développer les recherches
et quitter une vision compassionnelle du handicap.
- le second sera de réaffirmer le principe d'éducabilité
et d'en tirer toutes les conséquences dans les domaines de la
pédagogie et de la didactique sachant, comme le rappelle Hervé
Benoit dans sa conclusion, qu'" il n'y a pas de différence
fondamentale en matière de développement mental et de
fonctionnement cognitif entre des enfants qui relèveraient de
la normalité et d'autres."
D'autres textes, non retenus dans le numéro,
sont disponibles sur le
site de la revue.
TB