Le nom de Vygotski revient régulièrement
dans les discours et les écrits ayant trait à la pédagogie.
La fameuse ZPD (zone de proche développement) est souvent avancée
comme une clé magique permettant d'entrer harmonieusement dans
les apprentissages. Loin des effets de mode et du mieux-disant pédagogique,
Gérard Vergneau, psychologue et didacticien, entreprend d'éclairer
quelques concepts importants dans la pensée du pédagogue
russe en se référant constamment à son oeuvre,
et notamment à son ouvrage majeur, au demeurant peu lu : "Pensée
et langage" .
Gérard Vergnaud présente en introduction
la vie de Lev Vygotski en la resituant dans ses dimensions historiques
et politiques. Il précise également que son ouvrage de
vulgarisation s'appuie sur de nombreux extraits des oeuvres du pédagogue
dans le but de susciter chez le lecteur le désir de lire les
ouvrages disponibles en français dans leur intégralité.
On trouvera une présentation claire de la zone
de proche développement (chapitre 2) laquelle est directement
liée au processus d'apprentissage. Gérard Vergnaud écrit
sur ce sujet que "L'apprentissage doit donc viser non pas les
fonctions psychiques déjà venues à maturité,
mais celles en maturation avec cette contrainte qu'il existe un seuil
supérieur d'apprentissage."
Deux chapitres particulièrement intéressants,
l'un portant sur le "langage égocentrique, langage intérieur
et pensée", l'autre sur le " développement des
concepts", permettent de mieux approcher l'originalité de
l'oeuvre. S'opposant à Piaget, Vygotski considère que
le langage " est d'abord social et intersubjectif".
Le langage égocentrique, dont Piaget fait une des caractéristiques
du très jeune enfant, est également orienté vers
l'action et la résolution de problèmes concrets.
" Nos expériences ont montré comment la parole,
qui exprime le bilan de l'action, est indissolublement entrelacée
à cette action, justement parce qu'elle reproduit et reflète
les éléments de structure les plus importants de l'opération
intellectuelle pratique, parce qu'elle commence elle-même à
éclairer et diriger l'action de l'enfant, la soumettant à
une intention et à un plan, la haussant au niveau d'une activité
appropriée à un but."(Pensée et langage.
p 98)
Ce langage égocentrique se transforme peu à peu : Vygotski
évoque le langage extériorisé, objectivation de
la parole, et le langage intérieur qui est un langage pour soi.
Cette notion de langage intérieur est intéressante pour
les enseignants et plus encore peut-être pour les enseignants
spécialisés souhaitant travailler à la fois sur
les procédures et les stratégies et sur les contenus.
Gérard Vergnaud évoque également
la naissance des concepts en séparant les concepts quotidiens
des concepts scientifiques. Au croisement du langage et de la genèse
des concepts on trouve le mot, dont la "signification est un
phénomène de la pensée" . " Les
significations des mots se développent" et font que
les mots sont davantage que des éléments constitutifs
de la langue que l'on doit traiter mais des organiseurs de pensée
: "Généralisation et développement, telles
sont les deux propriétés de la signification du mot, qui
permettent de comprendre la relation étroire qu'entretiennent
pensée et langage."
" Le rapport de la pensée au mot est
avant tout non une chose, mais un processus, c'est le mouvement de la
pensée au mot et inversement du mot à la pensée."
("Pensée et langage")
Dans le dernier chapitre l'auteur reprend les principales
notions abordées et dégage quelques pistes possibles.
Si la zone de proche développement varie en fonction, "il
faut donc parfois mettre l'élève dans des situations qui
sont relativement éloignées de ses compétences
et de ces conceptions, de manière à le déstabiliser
et à créer les conditions d'une prise de conscience, nécessaire
à sa transformation et à son évolution"
L' idée selon laquelle l'apprentissage précède
le développement a des implications importantes en termes de
situations d'enseignement/apprentissage proposées aux élèves.
La conceptualisation ne se réduit pas à
la signification des mots, elle se développe essentiellement
dans l'action. Gérard Vergnaud insiste sur le concept de schème
qui "permet de comprendre l'adaptation aux situations : aux
situations d'action, qui sont les conditions premières du développement
et de l'apprentissage, également aux situations d'énonciation,
qui intéressent si fort Vygotski"
En conclusion l'auteur relève de nombreux héritages
de Vygotski dans les recherches sur l'apprentissage aujourd'hui. "
On ne peut ni sous-estimer le poids, dans l'apprentissage, de l'activité
propre du sujet qui apprend, ni surestimer le poids de l'activité
de médiation de l'enseignant. La recherche en didactique aujourd'hui
doit prendre à bras le corps ces deux objectifs à la fois,
en analysant l'activité conjointe des élèves entre
eux et de l'enseignant avec les élèves."
Le grand mérite de l'ouvrage de Gérard
Vergnaud est de présenter de nombreux extraits de l'oeuvre de
Vygotski en dégageant quelques thèmes importants qui peuvent
aider à penser le processus enseignement/apprentissage aujourd'hui.
T.B