Daniel Charlemaine, psychologue scolaire, propose dans
son ouvrage " une série de réflexions sur ce que
la découverte de l'inconscient et la prise en compte de ses conséquences
produisent au sein d'une institution comme l'école. "
Comme ce professionnel le rappelle en introduction, il ne s'agit pas
de psychanalyser l'école, encore moins d'isoler une sorte d'inconscient
"scolaire" qui n'existe pas, mais d'éclairer les paradoxes
de l'école en convoquant les principales théories psychanalytiques,
notamment celles élaborées à partir des travaux
de Jacques Lacan.
Ces paradoxes sont nombreux. Le premier d'entre eux,
sorte de paradoxe princeps ou fondateur, découle des lois Ferrystes
instituant l'obligation scolaire. Ce " forçage institué
par l'école obligatoire " a pour conséquence
qu'une partie des élèves ne rentre pas dans le cadre qui
leur est proposé. " On peut fréquenter l'école
sans y réussir, l'obligation ne saurait porter sur la réussite,
pour autant l'échec de l'élève affecte l'école,
qui le considère peu ou prou comme son propre échec.
" Ces liens entre échec de l'école et échec
des élèves ( souvent présentés comme des
liens de cause à effet ) ont amené le politique à
envisager l'aide aux élèves comme une aide réparatoire
et le plus souvent uniquement centrée sur le pédagogique.
Daniel Charlemaine rappelle à ce propos que les structures et
dispositifs spécialisés ne sont pas mentionnés
dans la charte pour l'école du XXI° siècle. Pour ce
professionnel travaillant en RASED, " Si on fait l'impasse sur
la portée de l'économie psychique, on rate, au sens où
l'on passe à côté d'une donnée pourtant incontournable.
"
Même s'il n'adopte jamais de position revendicative,
l'auteur note, à propos des enseignants spécialisés,
" que si l'Education nationale s'est dotée de structures
internes d'aide, elle en est responsable et ne saurait renvoyer à
ces personnels la responsabilité de leur existence - ce qui constitue
quand même un travers facile d'accès vis à vis des
personnels des RASED, qui endossent trop souvent la justification de
la pertinence de leur présence " A l'opposé de
conceptions exclusives ( technocratiques ou médicalisantes )
il propose une approche multiréférentielle des difficultés
rencontrées par les élèves, approche dans laquelle
la présence du tiers (qui peut être le psychologue ) peut
permettre la circulation d'une parole viable à l'intérieur
de l'institution, une parole qui peut dire les réussites et les
ratages, ou plus précisément le ratage éducatif
qui n'est pas, comme le rappelle Daniel Charlemaine dans sa conclusion,
" un défaut à corriger, il est le jeu nécessaire
pour que du vivant persiste. Ce ratage, c'est la part qui échappe
à l'exactitude pétrifiante, c'est l'inadéquation
inhérente à l'usage de la parole. "
Le grand intérêt du livre , outre le fait
qu'il soit bien écrit et agréable à lire (avec
beaucoup de références cinématographiques et une
touche d'humour) est d'amener une lecture originale des difficultés
à l'école et de l'école ainsi que de la spécificité
du travail de l'enseignant spécialisé et de sa position
au sein de l'institution. Dans un chapitre intitulé " A
quoi sert une classe spécialisée dans une école
ordinaire ? " Daniel Charlemaine montre bien l'intérêt
d'une classe spécialisée en celà qu'elle "
contraint à voir, à entendre et à supporter
l'autre, qui n'a pas la même proximité à la norme
que la majorité accueillie à l'école, sans qu'il
soit ordinairement nécessaire de se poser des questions à
son sujet " Dans ce cadre l'enseignant spécialisé
doit en permanence travailler la marge , réduire les effets d'un
excès de classification (de classe-ment) qui le renverrait avec
ses élèves à la périphérie du système
et dans le même temps affirmer sa spécificité "
Nous n'avons pas le sentiment qu'affirmer sa spécificité
d'une pratique soit enfermant, il nous semble plutôt qu'une institution
gagne à élucider les flous qui la traversent.
" Pour que sa classe ne devienne pas un "
territoire mort " comme dans le jeu de Go, l'enseignant de CLIS
doit également établir des liens avec les autres classes.
Pour cela les réunions de synthèse dans lesquelles les
différents partenaires de l'équipe éducative sont
également impliqués constituent un temps indispensable
: " Il ne sufit pas d'être volontaire, d'avoir choisi
de travailler sur et avec l'échec, il y a un temps de distanciation,
de mise en mots, nécessaire à l'enseignant spécialisé.
Cela fait partie intégrante de son travail, ce n'est ni un luxe,
ni un temps de bavardage superflu. "
Toujours au sujet de l'intégration, l'auteur propose ("D'une
lecture possible de la structure dans l'école") une
analyse des relations entre les classes spécialisées et
les autres classes, entre les enseignants spécialisés
et leurs pairs au sein de l'école. Si effectivement " la
capacité intégrative d'une école peut se mesurer
à l'effet d'équipe que produisent les élèves
en difficulté. " , quelles sont les implications au
quotidien ? les enseignants acceptent-ils une classe différente
dans l'école? et s'ils l'acceptent, jusqu'où peut aller
la collaboration et le travail en commun ? Les enseignants de CLIS vous
diront qu'ils entendent parfois, à l'heure du café , des
remarques comme celles que rapporte Daniel Charlemaine : "Ton
zozo, il a encore fait des siennes ! Mais qu'est-ce qu'il a cet enfant
? Il est bizarre quand même..." Si ce n'est pas l'école
dans son ensemble qui accueille les élèves , s'il revient
à l'enseignant spécialisé seul d'agir pour trouver
sa place en tant qu'enseignant (et qu'on lui reconnaisse cette place
sans que celle-ci soit remise en question à la première
difficulté rencontrée) , cela peut générer
un isolement avec comme corollaire un sentiment de solitude chez l'enseignant
. " La question posée à l'enseignant face à
toutes ces difficultés, c'est de savoir si elles portent atteinte
à son identité professionnelle, voire à son intégrité
psychique : est-il atteint par ces diverses plaintes ? Les reçoit-il
comme des attaques personnelles, comme des menaces ? En bref, cela le
déstabilise-t-il ou bien parvient-il à garder une distance
suffisante pour continuer d'exercer correctement son métier ?
"
" Une autre façon d'évaluer la
possibilité intégrative d'une école, c'est de mesurer
la capacité de ses membres à résister aux attaques
internes et externes :
Comment se gèrent les conflits dans l'équipe de l'école
?
Comment se régulent les relations entre les pédagogues
et les autres intervenants, dont la fonction n'est pas à proprement
parler éducative ? "
On lira également avec grand intérêt
( surtout si l'on est directement concerné) le chapitre intitulé
" Le moment d'adolescence " Pour terminer la présentation
de cet ouvrage nécessaire, quelques mots sur deux chapitres qui
devraient intéresser les membres de RASED . Dans le premier ,
au titre engageant : " Le psychologue scolaire est-il un symptôme
? " , l'auteur clarifie la position du psychologue scolaire
au sein de l'institution et à l'intérieur du dispositif
RASED et définit les conditions d'une pratique cohérente.
Répondant aux critiques adressées aux psychologues dans
les rapports récents sur les réseaux d'aides, notamment
le rapport Ferrier, qui reproche à ces derniers de ne pas se
résoudre à n'être " que des enseignants
", l'auteur montre que le psychologue " excentré
d'une position d'autorité ", peut aider à l'expression
d'une parole authentique à l'intérieur de l'école
au sujet des élèves en difficulté. Parce que "
[...] parler des difficultés d'un élève, c'est
tout à la fois dire comment cet enfant échoue et comment
on échoue. Pour que l'aveu d'inefficacité ouvre éventuellement
sur des perspectives, il importe de pouvoir débroussailler ce
qui relève de responsabilités collectives et ce qui appartient
en propre à chacun. " il est important de fixer un cadre
qui permette la circulation de la parole et en garantisse la nécessaire
confidentialité, ce qui implique que soient reconnus les rôles
de chacun, que l'on renonce à l'injonction " Celui-là,
il faut me le tester..." et que les différents acteurs
comprennent que le discours tenu par le psychologue scolaire ne s'oppose
pas au discours pédagogique, mais que la "place " de
laquelle il s'énonce est différente. " Différencier,
ça n'est pas hiérarchiser sur un mode pyramidal la valeur
de chacun [...] " mais reconnaître l'altérité
et accepter l'existence d'une différence de fonctions et de discours.
A ce propos, Daniel Charlemaine ("Un élève
est en difficulté ") pose comme hypothèse que
le discours que l'on tient peut modifier de manière significative
le regard que l'on porte. Pour soi-même il est nécessaire
de se poser la question " Quel projet nourrit-on lorsqu'on entreprend
de venir en aide à quelqu'un ? Ou, pour le dire autrement, à
qui vient-on en aide losqu'on propose ses services à autrui ?
" Ce travail d'interrogation et de mise à distance est
indispensable en préalable à toute aide, notamment pour
aller plus loin que ce que l'élève, signalé comme
étant en difficulté , donne à voir, et ne pas courir
le risque de n'intervenir que sur les symptômes. L'auteur évoque
le signalement et propose aux enseignants de s'interroger sur l'élève
: " Quelle est ma propre théorie explicative de là
où en est cet élève que j'ai dans ma classe, lorsque
je le déclare en difficulté ? Autrement dit, quels sont
les symptômes qui me sautent aux yeux, me heurtent, m'encombrent,
ou à l'inverse passent inaperçus, ou dont je m'accomode
plus facilement. " Ne pas s'installer dans une logique de la
réparation, ne pas trop se hâter de mettre des noms sur
les difficultés des élèves pour tenter de réduire
leurs parts d'opacité et les mettre d'une certaine manière
à distance. Pour essayer de démêler autant que nécessaire
l'écheveau de subjectivités, d'éprouvés
et de représentations parfois disparates qui entourent un élève
en difficulté, il est nécessaire, même si cela s'avère
contraignant, de réunir des équipes et de travailler à
plusieurs. " Une réunion d'équipe éducative
selon nous, c'est la possibilité de présenter plusieurs
lectures d'une même situation. On produit des éclaircissements
lorsque des lignes de convergence se dessinent; on produit aussi de
la complexité. Ce qui est à la fois angoissant et rassurant.
Angoissant, parce qu'on mesure combien il n'y a pas de réponse
ultime ou définitive : on ne propose finalement que des hypothèses.
Rassurant, parce qu'on ne maîtrise pas le devenir d'un sujet,
quand bien même il irait très mal. "
Daniel Charlemaine nous invite dans son ouvrage à
prendre en compte le fait qu'une certaine angoisse ne peut totalement
se réduire sauf à réduire également, et
dans les mêmes proportions, la part de la complexité. S'il
n'y a pas et ne peut y avoir de vérité nosographique de
la difficulté scolaire il revient aux acteurs d'affiner leurs
propres lectures de la réalité et d'accepter de les mettre
en perspective avec d'autres, pour que, peut-être, et s'il y a
suffisamment de jeu, on puisse réussir à ajuster les différentes
étapes d'un projet . Ce travail complexe et difficile n'est pas
à l'abri du ratage " part qui échappe à
l'exactitude pétrifiante " et réclame des différents
acteurs à la fois un travail sur eux-mêmes et une mise
à distance. A cet égard l'ouvrage ne rassure pas ....
et c'est tant mieux.
T.B
Les
éditions Erès.