Cet ouvrage collectif s'inscrit dans la continuité
de celui intitulé " Apprendre
à lire",très remarqué à l'époque
de sa parution. Si le premier livre permettait de " gagner quelques
connaissances indispensables sur l'apprentissage de la lecture même
si ces connaissances viennent bousculer nos idées" le second,
très éloigné des positions idéologiques
et des querelles de clochers qui brouillent considérablement
les apports théoriques nécessaires aux professionnels,
apporte des éclairages à la fois très intéressants
et utiles sur la compréhension en lecture. Jacques Friedel, président
de l'Observatoire national de la lecture, rappelle dans son avant-propos
que les approches proposées " doivent être complétées
par une analyse des pratiques pédagogiques dans leur richesse
et leur diversité et par la mise en relation de ces pratiques
avec les performances des élèves. Il y a là un
champ d'études et d'ingénierie pédagogique essentiel
[...] "
Le premier des cinq chapitres rappelle ce qui est acquis
par les élèves au cycle 2 et ce qui est attendu des élèves
à l'entrée en sixième. Les programmes de la classe
de sixième énoncent l'objectif suivant : " A l'entrée
en sixième, les élèves devraient avoir atteint
la compréhension immédiate des mots et des phrases (saisie
du thème et du propos global d'un texte), et être entrés
dans la compréhension logique (saisie des relations qui structurent
le texte)" Le but de la classe de sixième est que l'élève
reconnaisse la présence de l'implicite dans les textes qui lui
sont proposés. Cet objectif suppose que l'on mette en place,
au cycle et au collège, des séances d'activités
de lecture identifiées comme telles et visant plus spécifiquement
le travail sur la compréhension. Le plus souvent la lecture se
fond dans les champs disciplinaires : les élèves sont
amenés à lire constamment pour comprendre les cours, les
consignes ou pour faire des recherches documentaires au CDI. La compréhension
est alors considérée comme la résultante du travail
effectué à l'école primaire et comme un pré
requis indispensable à la poursuite des études au collège
: elle ne fait pas systématiquement l'objet d'un travail particulier.
Deux autres aspects de l'acte de lire sont abordés à la
fin du chapitre : le premier concerne la lecture à haute voix
qui n'est pas présentée comme un moyen d'évaluation
de la compréhension, ce qu'elle n'est pas, mais comme une aide
"à la mise en commun des interprétations individuelles"
sur un texte.
" [...] comment articuler une activité monologique - la
lecture - avec des activités dialogiques - les échanges
réalisés avant, pendant et après la lecture - de
manière à établir pour tous un sens commun
respectant à la fois la contribution du texte, la dimension culturelle
qui en contraint l'interprétation, et la part personnelle qui
laisse à chaque élève sa propre marge d'interprétation.
L'enseignant joue un rôle fondamental dans cette articulation
[...]"
le second porte sur les liens entre la lecture et l'écriture,
trop longtemps dissociées dans les discours et les pratiques.
"Si écrire consiste à créer un univers
du discours, lire revient à comprendre un univers discursif en
enrichissant sa propre conception du monde." Cette articulation,
si riche dans la période d'apprentissage, est également
à explorer avec les élèves de cycle 3 et plus tard
au collège.
Le second chapitre décline les différentes
fonctions de la lecture. Ces distinctions sont éclairantes dans
la mesure où, lorsque l'on parle de pratiques de lecture, les
représentations sont nécessairement diverses, allant de
de la plus fonctionnelle à la plus distinctive.
On lit pour agir, c'est le cas des consignes. Les auteurs présentent
à ce propos de nombreuses pistes en rappelant au passage que
"le meilleur prédicteur de la réussite en résolution
de problèmes arithmétiques est la performance en lecture
" ce qui amène à conclure qu'il serait nécessaire,
en préalable aux activités mathématiques, de distinguer
et d'être explicite sur ce qui relève de la compréhension
en lecture et sur ce qui a trait au langage mathématique.
On lit également pour apprendre, pour gagner de nouvelles connaissances.
Cet aspect de l'acte de lire permet de mettre en relief la relation
entre connaissances et lecture : les connaissances factuelles et culturelles
améliorent la compréhension, laquelle permet un accroissement
régulier de ces connaissances sur le monde. Ces différentes
fonctions s'exercent sur des supports différents qui doivent
faire l'objet d'une analyse préalable. Par exemple " les
documentaires sont des objets complexes" qui présentent
les informations sous un format bien particulier, sans que l'on sache
encore très précisément aujourd'hui si telle forme
d'organisation est préférable à telle autre.
On lit également la littérature. Les auteurs rappellent
que les programmes officiels se gardent bien de définir la littérature
et ne prennent pas parti eux-mêmes. Ils insistent cependant sur
le fait que "la lecture des textes qu'on baptisera littéraires
doit aussi être une lecture efficace et fonctionnelle"
et plus loin : "La littérature est création de
mondes et, pour celà, elle s'appuie sur l'intertextualité.
C'est dire que la tâche est ardue d'introduire une initiation
à la lecture littéraire dès le cycle 3 puisque
la pratique de la lecture reste, chez beaucoup d'élèves
à ce niveau, relativement." Cette tâche ardue
peut bénéficier de travaux et d'activités davantage
ciblées sur la compréhension et il n'y a pas lieu de hiérarchiser
et a fortiori d'opposer les différentes situations et les différents
supports mais bien plutôt d'essayer de savoir ce que l'on travaille
et quels sont les objectifs que l'on poursuit. Un lecteur lit toujours
pour "agir, apprendre, se distraire ou se cultiver, rédiger
un texte" "l'essentiel est sans doute que chaque élève
ait l'opportunité de fréquenter les diverses catégories
de textes."
Le troisième chapitre, intitulé "lecture
et maîtrise de la langue"recense les différents éléments
de la langue pouvant faire pour chacun d'entre eux l'objet de travaux
spécifiques. Il s'agit du lexique "la connaissance du
vocabulaire constitue l'une des sources les plus importantes de difficultés
pour la compréhension en lecture" dont l'accroissement
est à la fois une condition et une conséquence dans l'activité
de lecture, de la morphologie, de la syntaxe et enfin des différents
types de textes. Le traitement syntaxique des phrases est également
un élément déterminant de la compréhension
: à ce sujet les aueturs rappellent qu'il est "indispensable
que les structures syntaxiques les plus rares, et qui sont apparemment
aussi les plus complexes à traiter, soient assez souvent présentées
et soumises à l'interprétation des enfants pour qu'ils
se familiarisent avec elles et qu'ils développent des modes de
traitement adaptés à leurs possibilités."
Augmenter les connaissances des élèves sur les différentes
marques linguistiques, faire appel à leurs connaissances préalables,
leur indiquer quelques stratégies utiles au traitement des mots,
phrases et textes constituent autant d'objectifs raisonnablement atteignables
à partir de situations mises régulièrement en place
et évaluées de manière précise.
La seconde moitié du chapitre concerne le traitement
des inférences, c'est-à-dire le recours à "des
connaissances non explicitement évoquées par et dans le
texte et que le lecteur doit retrouver dans sa mémoire pour établir
la continuité." Les propositions visent dans un premier
à inviter les enseignants à ne pas considérer que
l'interprétation des anaphores ou des marques de ponctuation,
pour ne citer que celles-là, va de soi dès que l'on pense
que le code écrit est suffisamment maîtrisé. Il
est au contraire essentiel de travailler sur le repérage et la
production d'inférences en suivant deux directions : concevoir
des activités centrées de manière spécifique
sur les différentes marques linguistiques, aborder ces apprentissages
spécifiques à l'occasion de la lecture de textes. On sait
en effet que l'intervention sur le lexique, sur les traitements syntaxiques
ou la production d'inférences est plus efficace quand elle s'effectue
dans le cours des activités.
Ce qui a deux conséquences pour la formation
des enseignants : il serait utile d'initier "les enseignants
à la gestion des situations de traitement des inférences
et des marques anaphoriques (mais aussi des connecteurs, des formes
verbales, etc." et de "fournir aux élèves
une large série de situations leur donnant l'occasion de rechercher,
de mettre en oeuvre et de transformer progressivement en routines peu
coûteuses à utiliser les procédures élaborées
avec l'enseignant et les pairs au cours des séances collectives
de lecture." ce qui a comme conséquence directe dans
les pratiques qu'il devient indispensable de "choisir les textes
ou les préparer de manière à éviter que
la difficulté de la tâche hypothèque le déroulement
de la compréhension [...] "
L'adaptation des supports implique des évaluations
suffisamment fines et correctement analysées.
Des évaluations s'attachant davantage aux compétences
qu'aux performances, lesquelles ne renseignent que très peu au
final sur les besoins réels des élèves. Les différents
types d'évaluations : diagnostique, formative, sommative, ont
des rôles différents mais sont toutes utiles à la
condition de savoir ce que l'on cherche. " Il y a une solidarité
forte entre les trois étapes de la procédure : la remédiation
comme l'ajustement doivent être fondés sur des interprétations
pertinentes, interprétations qui supposent une prise d'information
adéquate." Il semble à ce sujet qu'il y ait un
chantier important à ouvrir concernant l'évaluation des
connaissances métacognitives et les différentes stratégies
utilisées par les élèves. La fin du chapitre présente
quelques modalités d'intervention possibles qui vont des entraînements
métacognitifs à l'instruction directe en passant par l'enseignement
réciproque. Sans entrer dans le détail de ces modalités
reposant pour chacune d'elles sur des cadres théoriques assez
bien circonscrits, on signalera l'enseignement "transactionnel"
qui permet aux élèves d'adopter " des attitudes
de lecteurs impliqués dans la tâche de lecture, en recherchant
la signification des textes."
" Une des clés du travail reposait sur
la mise en commun des réponses et des procédures, ainsi
que sur les échanges qui s'installaient entre les élèves,
d'une part, et entre maître et élèves, d'autre part."
En conclusion il est clair que la compréhension
peut s'éduquer et faire l'objet de séances de travail
spécifiques au cycle III et ensuite au collège : "il
y faut "simplement" du temps, de la régularité
et la conviction et la compétence des maîtres, indispensables
pour concevoir, appliquer et adapter les activités susceptibles
de favoriser l'éducation de la compréhension. "
Le dernier chapitre évoque le lecteur expert
vu par les sciences cognitives. En conclusion de l'ouvrage l'observatoire
national de la lecture présente six recommandations reprenant
de manière synthétique les différentes pistes proposées
dans l'ouvrage. Cet ouvrage constitue, avec d'autres,
(pour lesquels la note de lecture n'est pas encore rédigée)
un outil indispensable pour les professionnels, qu'ils soient enseignants
spécialisés ou non.
T.B