Frédéric Saujat : " Former, c'est recycler
les préoccupations des gens ! " 1Le 7 janvier dernier, lors de la journée que le Snuipp a consacré aux conseillers pédagogiques, Frédéric Saujat, Maître de conférence à l'IUFM d'Aix-Marseille, a présenté son travail.
Qu'est-ce que ça nous demande…de faire ce qu'on nous demande ? on peut réfléchir à la professionnalité des conseillers pédagogiques, en examinant l'analyse du travail des enseignants, notamment au niveau des débutants. Au cours de l'histoire du travail, il n'y a pas eu de place pour le discours des travailleurs sur leur propre activité, et cela reste encore vrai aujourd'hui par rapport au travail enseignant. Souvent observé comme objet et non comme sujet, l'enseignant ne rend pas compte de ce qui fait pour lui, la difficulté du métier, la complexité du travail. Or c'est dans le rapport entre ce qu'on demande aux gens et ce que ça leur demande que se situent toutes les questions de formation. Les prescriptions de l'Education Nationale mettent l'enseignant en position de faiblesse. Les multiples relais (MEN, IA, IEN, CPC, IUFM ,…) entraînent diverses interprétations des textes et certains effets de modes. Les enseignants ont alors beaucoup de choses " à faire " mais peu d'éléments " pour faire " . Ressources, techniques, stratégies : on leur laisse trouver des solutions à des questions dont les concepteurs eux-mêmes ne savent pas très bien comment on peut les réaliser, comme pour la pédagogie différenciée. Les conceptions s'affrontant, on laisse aux enseignants le soin de trancher. L'arrivée des nouveaux programmes et les documents d'accompagnement fait évoluer cette situation, ce qui est apprécié.
Mais il faut aussi penser au coût psychologique en terme de santé, de fatigue, car cela joue un rôle décisif dans la réalisation de l'activité. Le souci de santé est largement malmené dans nos institutions, pourtant il existe des pathologies spécifiques liées à la souffrance au travail. Le formateur en IUFM et le conseiller pédagogique sont au cœur de cette tension en aidant les collègues à faire des compromis efficaces.
Avec l'expérience on oublie ce que c'est d'entrer dans le métier. Alors que le formateur se focalise sur l'activité des élèves, le novice est centré sur sa propre activité.
C'est difficile de se mettre à la place des élèves quand on a déjà du mal à gérer sa propre activité ! Cette caractéristique est encore largement sous-estimée en formation initiale. Pour comprendre ce que font les gens , il faut savoir ce qui les préoccupent. Former, c'est recycler les préoccupations des gens en occupations transformées plus efficaces. Cela suppose de faire émerger ces préoccupations, d'y travailler. Les occulter produit en revanche des mécanismes de défenses.
L'impression d'être observé de l'extérieur entraîne des réactions de rejet et de repli.
" Ce n'est pas lui qui se coltine la classe, il ne peut pas sentir les choses comme moi ", même si justement c'est aussi quelqu'un qui serait en mesure de sentir parce qu'il a le vécu de la classe. De la même façon, alors que les collègues demandent du temps pour se concerter, ils vont à reculons dans les moments de concertation quand ils ont le sentiment qu'on ne prendra pas en compte leurs préoccupations réelles, et qu'ils devront s'acquitter de tâches formelles.Quand on voit des collègues bardés de mécanismes de défense, c'est souvent parce que c'est une manière de se protéger, parce qu'ils ne veulent plus penser à leur travail, ça leur fait trop mal. Il existe un déphasage important entre un certain nombre de prescriptions et la réalité du terrain. Du coup les conseillers pédagogiques font tampon entre des prescriptions dont ils ont conscience qu'elles ne sont pas toujours opératoires, et des enseignants qui rechignent à les mettre en œuvre. Le conseiller pédagogique a la charge de faire accepter les prescriptions par les collègues, ce qui l'amène à avoir des difficultés à se situer.
Pour chacun de nous, ce qui génère du plaisir, c'est l'efficacité, le sentiment de pouvoir agir sur son travail, sur soi-même. L'enseignant expérimenté, lui, puise dans une mémoire des tâches pour organiser la programmation des activités, sa façon d'organiser le travail des élèves est un bon prédicteur de ce que ceux-ci vont apprendre mais le PE 2 ou le T1 ne dispose pas ce cette mémoire ! L'activité d'un débutant évolue : dans un premier temps il est massivement préoccupé par des questions d'ordre, de participation des élèves et de travail. Il va trouver des solutions provisoires, dont il est important de reconnaître la validité, parce que c'est une façon de tenir sa classe et de tenir lui dans le travail. La compétence professionnelle se construit dans une sorte d'alternance, avec une recherche d'efficience, ils sont obligés de faire le deuil de ce qu'ils pensaient être une classe. Le débutant est dans ce balancement entre recherche d'efficience et recherche de sens : d'abord mettre les élèves au travail, organiser leur travail pour qu'ils puissent apprendre et, quand ils ont trouvé des solutions efficaces, les questions du sens reviennent au premier plan. Il y a une motricité de l'insatisfaction : même si les débuts ont été difficiles…
" Je sais que l'année prochaine je pourrais faire autrement "1 Synthèse de l'intervention
de Frédéric Saujat
réalisée par le secteur
éducatif du Snuipp.Cette synthèse est reproduite avec l'aimable autorisation de Frédéric Saujat, que nous remercions.