Approche sociologique de la notion de projet.
Le projet se situe dans un ensemble qui, comme l'écrit P Bourdieu " a pour clé de voûte la relation à double sens entre les structures objectives (celles des champs sociaux) et les structures incorporées (celles de l'habitus)."
Les projets ne se créent pas de rien : quand ils se construisent ils assemblent un grand nombre d'éléments qui constituent un point de vue sur un sujet par son environnement au sens large ou par lui-même, avec les données créées et transmises qui le constituent et les représentations qui sont les siennes.Le projet c'est le futur, nul n'en disconvient, mais à ce propos P.Bourdieu distingue deux approches différentes :" Les analyses ordinaires de l'expérience temporelle confondent deux rapports au futur et au passé que, dans Ideen, Husserl distingue très clairement : le rapport au futur que l'on appeler projet, et qui pose le futur en tant que futur, c'est-à-dire en tant que possible constitué comme tel, donc comme pouvant arriver ou ne pas arriver, s'oppose au futur qu'il appelle protension ou anticipation perceptive, rapport à un futur qui n'en est pas un, à un futur qui est un quasi présent."
Avoir réellement un projet, c'est avoir les possibilités de le développer dans un temps suffisant, sans l'urgence qui conduit les élèves les plus exposés, ceux qui ont les connaissances les plus faibles sur le sens réel du jeu, à privilégier le très court terme. Dans le champ scolaire comme dans d'autres circulent des biens symboliques et des codes implicites qui pèsent sur les processus d'orientation, donc directement sur les projets.
Le champ scolaire, comme d'autres, "fonctionne comme un marché d'une espèce très singulière puisque à la limite, chaque producteur n'y a d'autres clients que ses concurrents, donc ses juges les plus impitoyables."
Il peut apparaître singulier de s'apercevoir que l'on évoque les projets et qu'ils sont prescrits pour des élèves lorsque ceux-ci sont en difficulté, c'est-à-dire lorsqu'ils quittent ou risquent de quitter le circuit ordinaire. C'est à ce moment également que l'évaluation des compétences remplace celle des strictes performances. Beaucoup d'élèves arrivent dans les classes spécialisés avec le sentiment de ne savoir rien faire, d'être "nuls". Le classement scolaire est toujours à cet égard un acte "d'ordination ", à savoir " qu'il institue une différence sociale de rang, une relation d'ordre définitive" les élèves sont marqués par leur appartenance .
Sans dénoncer (" l'angélisme idéaliste n'est pas mieux fondé que le matérialisme à courte vue") il est utile de tenter de mieux comprendre les relations qui peuvent s'établir entre plusieurs déterminations sociales, pour savoir un peu plus à quoi l'on joue.
" En réalisant son projet individuel, chacun s'accorde sans le savoir avec des milliers d'autres qui pensent, sentent et choisissent comme lui" (id. p88)
Plus l'agent s'investit plus il joue et plus il se prend au jeu. Sur ce plan le projet constitue le moyen privilégié de l'investissement personnel, il est dépendant de plusieurs facteurs tels que l'estime de soi.
Le projet comme "articulation d'une logique interne finalisée et de conduites réalisatrices " (Claire Safont) ne peut en effet se développer sans que l'élève ait une confiance, même fragile et irrégulière, dans ses possibilités.Une recherche déjà ancienne a bien montré que les projets des adolescents ( envisagés comme des résolutions de conflits) s'appuyaient sur des stratégies. Sans entrer dans le détail, cette étude laisse apparaître que plus le but est mobilisateur plus grand sera l'investissement des élèves, alors "qu'une estime de soi faible témoigne, au contraire, d'un manque de confiance et d'assurance en soi et entraîne le désinvestissement du but." (id)Confiance et assurance ne sont pas données mais construites au long du parcours scolaire. Plus le "soi scolaire" est fort, plus la tension vers le but se maintient. A l'inverse, un "soi scolaire" faible mène à l'abandon et au désinvestissement. Les élèves revoient leurs ambitions à la baisse et conçoivent des projets modestes. Le fait que les projets modestes soient "plus fréquents dans les familles socio-culturellement les moins favorisées" devrait amener à s'interroger sur les inégalités sociales et leurs traductions à l'école.
Sans doute une des voies à explorer serait de favoriser le glissement du projet scolaire vers le projet existenciel ( dont le projet scolaire devient alors une des composantes)
" en définitive, être autonome, c'est vivre seon un projet existenciel authentique, en retirant dans le présent la satisfaction de réaliser un projet d'anticipation personnel, bâti sur les valeurs cohérentes d'un désir dont on connaît la genèse." (Jean Vassileff)
Pierre BOURDIEU : Raisons pratiques. Sur la théorie de l'action . Seuil . 1994
Alain ACCARDO : Initiation à la sociologie. Le Mascaret . 1983
Maurice REUCHLIN . L'orientation scolaire et professionnelle. PUF. Que sais-je ?
Jean VASSILEFF : "Projets et insertion". in "Sciences Humaines" Hors série n° 12. 1996
Claire SAFONT, Myriam de LEONARDIS, Nathalie OUBRAYRIE : "Les stratégies de projet à l'adolescence : présentation d'une technique et son opérationnalisation " in Psychologie et éducation. n°16T.B
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