Mercredi 16 Février 2000

Fréquentée aujourd'hui par des publics très différents et vouée à la diversité de la vie, l'école républicaine doit accepter d'autres règles pour assurer sa mission .

La fin de l'école-sanctuaire .

par François DUBET

François Dubet est sociologue.
Dernier ouvrage paru " Pourquoi changer l'école ? " Textuel

Qu'est-il arrivé dans les trente dernières années pour que l'entrée de la police dans ses murs apparaisse à beaucoup comme une réponse souhaitable à ses problèmes et pour que l'image du sanctuaire semble à jamais perdue ?
Si l'école républicaine a pu se percevoir comme un sanctuaire, comme un espace protégé par ses murs, par sa culture et par ses règles propres, c'est parce qu'elle a longtemps évité que des publics trop différents s'y mélangent. Longtemps, le système scolaire a été organisé comme un championnat de football comprenant plusieurs divisions. Les mieux nés jouaient d'emblée dans la division supérieure, celle du lycée, les autres dans les divisions inférieures, celles de l'école élémentaire. Par la grâce du collège et du système des bourses, les meilleurs des divisions inférieures pouvaient prétendre jouer au niveau supérieur en accédant au lycée, mais jamais tous les élèves n'entraient dans le système scolaire par la même porte et par la même division. Ainsi l'école était comme préservée de la brutalité des conflits sociaux et de la diversité de la vie sociale. Les moins " doués" , les moins ambitieux, qui étaient aussi les plus mal nés, quittaient l'école dès la fin du primaire, et la plupart des problèmes sociaux ne venaient pas troubler une vie scolaire relativement paisible et abritée. Ce système présentait deux inconvénients majeurs. D'une part, en dépit de l'universalisme de la culture scoalire républicaine, il entérinait les inégalités sociales par sa structure même. D'autre part, ce fut longtemps un système malthusien ne fournissant pas à la vie économique et sociale les qualifications utiles à son développement. Pour des raisons de justice et d'efficacité, l'école a été progressivement ouverte à tous. Au collège en particulier, tous les publics et tous les élèves se sont lancés dans la même compétition scolaire. Mais la formule du championnat dans lequel chaque division était entrouverte a été remplacée par une formule de coupe ouverte à tous et où chacun peut aller au bout, jusqu'au moment de son élimination.

Alors que, dans le premier système, chaque classe avait son code, maintenant, toutes les classes sociales se rencontrent dans la même compétition. Et la rencontre est violente, comme sont les élèves violents et comme le sont ceux qui demandent que leur soient réservées des filières spéciales. En s'ouvrant à tous, le collège n'a pas renoncé à une forme d'excellence scolaire et de pédagogie réservée jusque-là aux meilleures élèves. Le collège est apparu comme la généralisation du lycée et non comme le prolongement du primaire. Au fil des années, les formules particulières, les classes technologiques en dernier lieu, ont été réduites, parce qu'elles étaient, de toute évidence, des classes de relégation. Les problèmes sociaux, qui ne sont pas toujours aussi nouveaux qu'on le dit, entrent dans l'école. Entre aussi dans l'école la logique même de la compétition, et les groupes sociaux les plus favorisés cherchent à maintenir leurs avantages. Ils défendent une forme d'excellence qui favorisera leurs enfants, ils jouent avec les cartes scolaires et les filières de manière à se protéger d'un contact trop rude avec les nouveaux challlengers. Peu à peu se crée un " marché noir " au sein du système public. Quoi qu'elle en dise ou qu'elle en souhaite, l'école est envahie par la société , par la violence des rapports sociaux dans les groupes les moins favorisés, par la violence plus " civilisée " des égoïsmes concurrents danns les classes moyennes .

Pour les élèves de classes moyennes, le collège peut devenir un passage obligé vaguement ennuyeux, pour ceux des classes populaires c'est une chance à ne pas rater, pour les plus fragiles, c'est d'abord le temps des échecs et de la relégation, puisque l'on y mesure d'abord ses lacunes et son incapacité. C'est aux enseignants de gérer tout cela, de combiner la culture commune et l'excellence ancienne, ils doivent répondre à ceux pour qui l'école est étrangère et à ceux pour qui elle est une seconde nature. Les convictions les plus généreuses ont du mal à résister aux épreuves d'un métier d'autant plus difficile que notre société n'a jamais choisi, persuadée que l'école pourrait s'ouvrir sans changer profondément de nature .

Les slogans sur le rôle intégrateur de l'école cachent mal le fait que l'organisation de la compétition scolaire fonctionne à l'exclusion pour beaucoup, et que les frottements des groupes sociaux s'intensifient. A la fois arbitres et joueurs, les enseignants ont de plus en plus de mal à assurer une mission de plus difficile. Si l'on pense que ce tableau est vraisemblable, trois grands types de réponses peuvent être envisagés.

L'avenir des enfants se joue dans la compétition scolaire, les arbitrages scolaires sont aussi des arbitrages entre les groupes sociaux .

Le premier consiste à atténuer la violence des affrontements en introduisant des filières de dérivation pour les moins aptes. Les nostalgiques de l'école républicaine et ceux de l'élitisme, ce sont parfois les mêmes, appellent à une sélection précoc seule capable de maintenir l'ancien modèle. Les élèves difficiles et trop faibles devraient trouver des filières plus courtes, mieux adaptées à leurs besoins et réservées à des enseignants spécialisés. Mais compte tenu du fait que ces élèves sont en général issus des milieux les moins favorisés, on reproduira dans l'école ce que l'on a produit dans la ségrégation urbaine et dans les banlieues " difficiles " . Un retour à l'ancienne forme scolaire ne redonnera pas pour autant à l'école le caractère progressiste qu'elle a pu avoir voici un siècle quand elle offrait de nouvelles opportunités dans une société de classes fermées. Il faudra, sous des formes plus ou moins déguisées, revenir à la sélection en fin de CM 2 ou en cinquième et mieux vaut le dire.

La deuxième solution consiste à défendre le modèle actuel par l'afflux continu de moyens. Il faut réduire les effectifs, ajouter sans fin du personnel spécialisé, multiplier les surveillants, en appeler à la justice et à la police ... Outre que ces mesures peuvent s'apparenter à un tonneau des Danaïdes, on est loin d'être assuré de leur efficacité à long terme. Sommes-nous certains que la présence de la police à l'école, peu contestable en cas de délits caractérisés, ne déplacera pas , dans l'école, les tensions entre les jeunes et la police qui dominent les quartiers ? Il n'est pas sûr que de nouveaux moyens mobilisés pour défendre un type d'organisation scolaire seront les plus efficaces au terme d'une longue série de plans. De nouveaux moyens faciliterons le travail des enseignants, ils sont nécessaires, mais ils ne changeront pas les mécanismes qui produisent ces difficultés.

Enfin, on peut prendre acte du fait que le collège a pour vocation fondamentale d'offrir une scolarité commune à toute une classe d'âge, qu'il est un agent essentiel d'intégration, la sélection des jeunes commençant après 16 ans, après la scolarité obligatoire. Dans ce cas, il faut accepter de scolariser ensemble des élèves différents et faire de la diversification pédagogique la règle d'or. C'est un choix extrèmement lourd, mais y en a-t-il d'autres si l'on veut que le rôle intégrateur de l'école cesse d'être un slogan, si l'on veut que l'école ne traite pas plus mal ceux que la société traite déja aussi mal ?

Ce choix n'est pas seulement lourd, parce qu'il appelle un bouleversement des habitudes et des routines, parce qu'il heurte peut-être une histoire profonde, mais aussi parce qu'il n'y a plus de médiation entre l'école de masse et les tensions entre les groupes sociaux. Quand chacun sait que l'avenir de ses enfants se joue dans la compétition scolaire, puisque les diplômes compent plus que la fortune pour entrer dans la vie, les arbitrages scolaires sont aussi des arbitrages entre les groupes sociaux. Puisqu'on reparle du retour de la lutte des classes, en voila une belle illustration, voilà ce que pourrait être une politique de gauche .

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