Section III
Intégration ou ségrégation ?
Les grandes questions de principe que l'on trouve derrière la plupart des difficultés pratiques à résoudre, ne se limitent pas à ce partage des charges et à ce partage des rôles, dont il vient d'être parlé. Si les questions d'organisation apparaissent comme primordiales et ont été évoquées d'abord, c'est que l'appareil commande l'action et que, du point de vue gouver-nemental, il est assez vain de préciser les objectifs tant que l'instrument est défaillant.
Cela semble d'autant p lus vrai dans le domaine de " l'inadaptation " que le devoir de la collectivité est encore assez incertain sur le plan des techniques médico-psycho-socio-pédagogiques et que l'on n'est pas, à beaucoup près, sorti du temps de l'expérimentation pour le choix des voies à suivre. Un bon dispositif d'action tactique est d'autant plus nécessaire que la stratégie est moins arrêtée , moins arrêtable .
Au risque de simplifier à l'excès, on peut dire que l'hésitation - encore utile - porte essentiellement sur le dilemme : intégration ou ségrégation. La plupart des choix qui sont à faire, quant aux buts et quant aux moyens, s'expriment suivant cette dialectique:
a) Adapter, réadapter, signifie-t-il, dans tous les cas, intégrer, réintégrer à la société dite normale, où les " tensions " comme les " distorsions " sont de plus en plus grandes ; à une société unique, dont l'unification se fait par alignement sur les parties les plus fortes, les plus dures?
Ne doit-on pas, au contraire, diversifier les milieux de vie, admettre la coexistence de plusieurs et cantonner durablement les êtres les plus faibles dans les milieux les plus préservés?
b) Même quand l'intégration est le but idéal qui peut raisonnablement être visé et atteint, convient-il de traiter à part ceux qu'on y destine ou de les traiter systématiquement de bout en bout, au milieu des autres, avec les autres ?
Les raisons pour lesquelles on penche tantôt vers l'intégration, tantôt vers la ségrégation, à titre temporaire ou définitif ne sont pas toujours clairement énoncées, ni généralement admises.
Il est vrai qu'à la question ainsi posée, il y a autant de réponses que de cas. Mais il y aurait intérêt à ce que les tendances fussent précisées.
Que faisait-on autrefois? Simultanément, suivant que les infirmes étaient ou non supportables pour les tiers, on les laissait aller ou on les enfermait. L'idiot au village, l'aveugle ou l'estropié à la ville, quand leurs familles n'étaient pas assez fières ou assez riches pour les cacher, restaient sur la place publique, tant qu'ils étaient inoffensifs, plus ou moins libres de mendier, surveillés et secourus seulement pour éviter le scandale. Cependant les furieux et les monstres étaient placés dans des asiles, qui étaient des dépôts, sinon des prisons et dont ils ne sortaient plus; et les délinquants, quel que fut leur âge, étaient tous mis à l'écart et mêlés entre eux. Les " a-sociaux " enfin, itinérants ou séden-taires, étaient chassés ou parqués.
La réaction est venue. Les intéressés ne sont plus sacrifiés aux premiers réflexes de la société, à ses intérêts exclusifs qui étaient d'ailleurs à courte vue. On veut, suivant une philosophie plus " personnaliste ", donner à chacun sa chance de récupérer et, en tout cas, celle de s'épanouir. L'une et l'autre de ces chances semblent dépendre du maximum d'intégration, c'est-à-dire d'une assimilation aussi parfaite que possible à la vie normale. Ce changement de tendance n'a pas fini, il s'en faut, de produire tous ses bienfaits. Mais il appelle de nouvelles nuances.
L'alternative ne se pose pas dans les mêmes termes, selon qu'il s'agit des buts de l'action de réadaptation ou de ses moyens.
A
Quant aux buts, la question est de savoir s'il faut adapter l'individu au milieu dans lequel il est appelé à vivre ou celui-ci à l'individu. Et la réponse dépend encore du mobile dominant : l'efficacité ou le bonheur.
Il est bon que la société se soucie d'efficacité collective. On fait donc valoir cet argument , cité plus haut, que dans nos pays industriels, la main d'œuvre étant rare, toute récupération est la bienvenue. Les infirmes seront plus heureux s'ils travaillent : mais surtout, la nation y gagnera ; à tout le moins, elle évitera de les avoir en charge ans aucun profit; l'intérêt de tous est donc de les accueillir sans réserve et de faciliter leur activité.
Il reste cependant à savoir, dans chaque cas d'espèce, Si c'est en se mesurant au monde normal, en y prenant ou reprenant une place diminuée, que tel handicapé s'épanouira le mieux et, par conséquent, sera utilisé au mieux, en même temps qu'il sera le plus heureux.
L'utilitarisme est ici admissible, à la condition d'être subtil, compréhensif. Certes, les moralistes libéraux, qu'ils soient déistes, athées ou agnostiques, considèrent que l'intérêt de la personne est une fin suffisante en soi et qu'une société soucieuse de sa dignité ne doit chercher aucun profit pour elle-même dans certains des actes qu'elle accomplit. Et, de fait, pour obtenir de l'opinion les sacrifices nécessaires à une action généreuse, il est bon d'en faire valoir aussi la noblesse, le désintéressement. Mais l'intérêt plaide ici dans le même sens, si le problème est bien posé. Mieux vaut donc ne pas l'évacuer du raisonnement. Il suffit que sa mesure ne se fasse pas avec un seul étalon, suivant une seule échelle. Pour schématiser, disons qu'il serait absurde de vouloir, afin que les comptes soient justes, obtenir 30 % de rendement normal d'un invalide à 70 %. Le calcul est, en l'occurrence, plus compliqué. il doit faire entrer en ligne de compte d'autres dimensions, de telle sorte que des utilités, une " rentabilité "moins saisissables, plus diffuses, justifient le coût.
Mais l'intégration est-elle toujours utile à la réadaptation? Ou, plutôt, en constitue-t-elle toujours la meilleure forme? Les spécialistes se divisent sur le sujet. Ceux qui' mettent l'accent sur la notion de " protection " semblent chercher plutôt à humaniser, à " socialiser ", si l'on peut dire, les asiles, à les ouvrir sur l'extérieur, sans pour autant les situer tout à fait à l'intérieur du monde moderne. Ils pensent que l'on doit reconstituer des communautés vivantes d'un autre temps, marchant à un rythme ancien, développant d'autres valeurs que les valeurs dominantes actuelles. Ils fondent et souhaitent multiplier des villages qui prennent la relève de ceux qui déclinent et où, moyen-nant quelques artifices, une vie normale peut s'établir sans adopter la norme des villes. Ils font valoir que les déficiences physiques ou mentales ont généralement pour contrepartie le développement des autres sens ou facultés, que la force ou l'intelligence est compensée par une sensibilité particulière, qu'il convient de tourner 'vers une vie différente de celle ou la force et l'intelli-gence font la loi. Plutôt que d'employer à tout prix des talents compromis, la constitution de collectivités spéciales permet d'exalter les dons inhabituels et cachés.
Le danger de cette thèse est de favoriser le goût de l'évasion que certains éducateurs - dont la vocation et les mobiles sont parfois compliqués - éprouvent eux-mêmes. Mais aller contre serait une erreur, alors que les déficiences les plus profondes sont négligées, précisément parce quelles ne se prêtent pas à des résultats satisfaisants, là où l'on vise l'intégration et que, sans doute pour ce motif inavoué, on les tient en lisière. Le système des " réserves " a été justement décrié, lorsqu'il avait pour but de débarrasser la société de ses indésirables ; il est sans doute à reprendre, suivant des modalités très différentes, pour qu'il y ait dans la société une plus grande diversité de communautés d'accueil. C'est une faute lourde que de placer des débiles et plus encore des infirmes moteurs cérébraux dans des hôpitaux psychiatriques où la promiscuité tue tout espoir de retour. Mais nombreux sont les cas où la protection importe plus que la récupération, parce que celle-ci, conçue comme une aptitude retrouvée à la vie du plus grand nombre, est alors un faux objectif. il faut donc favoriser les expériences qui évitent le tout ou rien. Il y a, il doit y avoir plus de deux issues offertes aux êtres qui ont beaucoup de peine à suivre le train général : s'y adapter ou disparaître. Un nouveau pluralisme est à instituer dans les sociétés les plus évoluées, auxquelles leur évolution même interdit l'unité, l'homogénéité; il y a nécessairement, là où la vie est dure et complexe, des milieux combattants et des milieux protégés; ceux-ci avec des degrés divers de protection.
On connaît déjà, semble-t-il, assez d'expériences faites pour qu'une réflexion assez exhaustive soit pos-sible et que des conclusions prudentes, révisables, viennent orienter un peu mieux les promoteurs et leurs tuteurs.
B
Cette dialectique sur le thème " intégration-ségrégation " se retrouve du côté des moyens. Même si le but est d'aboutir à l'intégration ou à la réintégration sociale de l'individu handicapé, les procédés intérimaires peuvent être plus ou moins ségrégatifs. Il y a des ségrégations curatives; mais il y a aussi des ségrégations déviantes et aggravantes. On retrouvera, pour chacune des prestations à assurer, qu'examine le chapitre suivant, la question de savoir si c'est hors ou dans le milieu normal qu'il convient de traiter ceux qui, livrés à eux-mêmes, s'y sentent mal à l'aise ou produisent des perturbations. Il n'y a pas de réponse générale et les opportunités varient à l'infini. Ce qui est important, c'est que le choix entre les deux cadres de traitement ne soit pas forcé, imposé par des contin-gences matérielles, que les spécialistes traitants puissent adopter, pour chaque sujet et en toute circonstance, le moyen qui leur parait le plus adéquat, non pas celui qui résulte de l'absence de choix possible.
On verra que la tendance à mettre à part est parfois excessive, parfois insuffisante et que, là encore, le maximum de souplesse et de variété est recommandable. Les risques d'excès (isolement) et d'insuffisance (mélange) sont particulièrement inquiétants dans le domaine scolaire où ils pèsent sur un grand nombre d'enfants. Ils apparaissent aussi dans le domaine hospitalier et en matière d'hébergement. On les retrouve, enfin, pour ce qui est du travail des handicapés.
Pour recommander utilement ce qui est recommandable, un effort de précision par réflexion ne semble pas prématuré. Il empêcherait les erreurs d'orientation les plus fortes et donnerait quelques guides aux opérateurs. il devrait être confié à une commission pluridisciplinaire qui aurait le temps et les moyens de l'accomplir; qu'il faudrait cependant astreindre à être concrète et pratique, pour ne pas demeurer dans un débat théorique, qui est probablement sans fin.
Non tant parce que les diverses disciplines ont des vues divergentes sur le sujet, mais parce que chacune d'elles - médecine, sociologie, pédagogie -a les mêmes raisons d'hésiter entre les deux pôles. Elles devraient donc s'accorder pour préciser les raisons d'aller, selon les cas, vers l'un ou vers l'autre. Certes, tous les problèmes de buts et de moyens ne se ramènent pas à cette hésitation-là. Les autres, moins fondamentaux, seront rencontrés au cours des deux revues qui suivent.